«De puissants intérêts économiques» derrière l’euthanasie?

Entretien

L'auteur Rémi Tell. Photo: Frédéric Renoult.

Mardi le 24 janvier 2023, à 11:00

Aide médicale à mourir, sanitarisme, transhumanisme: quel monde pour l’humanité demain? Entretien avec l’intellectuel français Rémi Tell, président du Collectif Peuple Libre.

 

À 28 ans, Rémi Tell est l’auteur de La Chute de Prométhée (2022), de Paroles révoltées (2021) et de Vaincre le covidisme (2021) aux éditions Perspectives Libres.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Vous l’êtes l’un des rares intellectuels français à prendre la parole pour dénoncer l’aide médicale à mourir et le suicide assisté que vous décrivez dans diverses interventions publiques comme une régression civilisationnelle. Quels sont les principaux dangers que courent nos sociétés en autorisant ces pratiques?

 

Rémi Tell: L’aide active à mourir – qu’il s’agisse de l’euthanasie ou dans une moindre mesure du suicide assisté – représente un danger de par son potentiel de glissement sans fin, mais également dans sa forme la plus stricte.

 

On présente souvent ce dispositif comme une ultime liberté: je crois au contraire qu’il consacre le pouvoir absolu de l’Autre – État, regard social voire familial –sur son propre corps.

 

On sait par exemple que la crainte d’être un poids pour la société et ses proches joue un rôle important, si ce n’est essentiel, dans les demandes d’aide active à mourir. Les études démontrent également la surreprésentation des patients vulnérables (personnes célibataires, isolées, précaires, avec un vécu d’abus sexuels…) parmi lesdits bénéficiaires de l’euthanasie. 

 

Ainsi, en plus de créer un précédent dangereux avec la levée de l’interdit de tuer, l’aide active à mourir porte un coup irréparable à la solidarité nationale, au nom d’une attitude faussement compatissante dont les ressorts ne sont pas tous reluisants…

 

La mal est d’autant plus grand que cette méthode ne répond en rien son objectif officiel: permettre à tout un chacun de mourir dignement. Le concept de «mort dans la dignité» pourrait lui-même être interrogé, mais je n’y attarde pas. Je dirais seulement que lorsque les souffrances sont prises en charge, les demandes de mort disparaissent.

 

J’ai réalisé une immersion récente dans un service de soins palliatifs: ce fut une expérience bouleversante d’humanité. Là, on prend soin de la personne dans sa globalité, à rebours de la médecine technicienne, froide et arrogante… Cela fait toute la différence.

 

Vous avez affirmé que ce n’était pas un hasard si en France, le débat sur la légalisation de l’euthanasie survenait à un moment où l’hôpital était en crise, comme au Québec d’ailleurs. Des intérêts économiques seraient donc derrière ce courant?

 

Rémi Tell: En effet, de puissants intérêts économiques sont à l’œuvre dans le débat français sur la fin de vie. Notre hôpital public, qui fut l’un des meilleurs au monde, se retrouve dans un état de vulnérabilité à peine croyable.

 

Ces dernières semaines, la presse s’est fait l’écho de situations révoltantes – je pense par exemple au constat dressé par le Président du SAMU, affirmant chez vos confrères du Figaro qu’en décembre plusieurs dizaines de patients étaient décédés sur des brancards aux urgences faute de prise en charge. Cette situation résulte de choix politiques qui n’ont eu de cesse d’être aggravés par la présidence d’Emmanuel Macron.

 

Et c’est précisément dans ce contexte que ressurgit la proposition, ancienne, de légaliser l’euthanasie. Comment ne pas imaginer que la même logique comptable préside à ce projet, a fortiori lorsqu’on sait que les six derniers mois de la vie sont les plus coûteux pour la Sécurité sociale?

 

Certains lobbys avancent d’ailleurs à visage découvert: c’est le cas des mutuelles, très engagées en faveur de la légalisation. Je note à ce titre que le Président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), en charge de la consultation citoyenne sur la fin de vie, est aussi l’ancien Président de la Mutualité française…

 

Nous avons là une illustration saisissante de la mécanique de ce que je nomme dans mon dernier livre le capitalisme prométhéen: entraîner des ruptures anthropologiques pour des motifs économiques, en les faisant accepter à l’opinion publique au nom du progrès des droits individuels.

 

En France, vous êtes également l’un des rares intellectuels à dénoncer le covidisme que j’appelle pour ma part le sanitarisme. Quelques mois après les dernières mesures sanitaires, voyez-vous des séquelles en France de cette idéologie? Comment se manifestent-elles?

 

Rémi Tell: Chez moi, comme c’est le cas au Québec, j’imagine, et partout où cette idéologie s’est déployée, le covidisme a laissé des traces durables. Sur le pacte social d’abord: la crise sanitaire fut en effet l’occasion de tester l’authenticité des liens que nous entretenons avec le reste de la société.

 

Dans la plupart des cas, le résultat fut terrifiant puisqu’il nous a été donné d’observer que pour une simple menace d’amende ou de fermeture administrative, nos interlocuteurs quotidiens étaient parfaitement disposés à nous jeter hors de leur monde.

 

J’ai eu plusieurs discussions avec des commerçants se plaignant de l’agressivité de leur clientèle depuis deux ans: même si c’est difficile à prouver, je suis absolument sûr qu’elle est en partie liée à l’inconscient de l’apartheid sanitaire.

 

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La fréquentation des lieux de culture, qui ont collaboré avec zèle aux mesures de discrimination, est également en chute libre. Le cinéma français pourrait d’ailleurs bien y laisser sa peau...

 

D’autres stigmates de la gestion pandémique apparaissent aussi avec le temps: dégradation de la santé psychique chez les plus jeunes, troubles de l’apprentissage, effets secondaires liés au vaccin…

 

L’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) alerte lui-même sur la surmortalité actuelle, supérieure de 10% à la période prépandémique. La natalité, elle, touche un plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale.

 

Nous sommes, je le crois, au-devant d’un scandale sanitaire d’une ampleur inédite, qui provoquera inévitablement le raidissement ou la chute des pouvoirs qui se sont associés à l’idéologie covidiste, et ce d’autant que les doutes quant à l’origine du virus et de ses auteurs persistent…

 

Aide médicale à mourir, sanitarisme, transhumanisme, transgenrisme, écologisme radical: quel lien peut-on faire entre tous ces courants ?

 

Rémi Tell: Ces phénomènes entretiennent tous un lien intime avec la question technique. Du côté de l’aide active à mourir, du sanitarisme, du transhumanisme et du transgenrisme, la technique apparaît comme facteur d’émancipation.

 

Il y a, chez les plus sincères de leurs défenseurs, l’idée de surmonter les risques et limites inhérents à la condition humaine au moyen de la modification ou de la réparation du vivant.

 

L’écologisme radical, quand il est cohérent, se positionne lui en réaction, considérant le soutien de l’existence par la technique comme un mal en soi. L’opposition au nucléaire civil ou à toute forme d’intervention de la médecine conventionnelle en est des illustrations parlantes. Il va sans dire que cette dialectique «émancipation/préservation» recouvre, en arrière-plan, différents postulats métaphysiques.

 

L’idéologie de l’émancipation est essentiellement mue par le matérialisme, quand celle de la préservation s’adosse sur un Absolu (Dieu, Gaïa…). Au risque de surprendre, je dirais que ces deux mouvements possèdent chacun leur part de lumière et d’ombre.

 

Il ne s’agit pas de les hiérarchiser entre eux   ce serait impossible puisque les postulats qui les soutiennent échappent au domaine de la preuve –, mais de considérer que poussées dans leurs extrémités, ces attitudes se retournent contre elles-mêmes.

 

On le voit bien aujourd’hui avec le progressisme, qui n’est que l’autre nom de l’idéologique de l’émancipation dominant l’ensemble de la vie sociale: ses manifestations «jusqu’auboutistes» sont de nouvelles formes d’aliénation.  Contrarier cette fuite en avant est une urgence, car elle s’apprête à entraîner des ruptures irréversibles pour l’espèce humaine.

 

Pensons par exemple au projet Neuralink d’Elon Musk, ou à la généralisation des thérapies géniques… À mon modeste niveau, j’estime que notre salut collectif passera par un lien renouvelé avec la juste mesure et la capacité de discernement. C’est un travail que nous devrons mener de part et d’autre de l’Atlantique.

 

Dans ce contexte de profond bouleversement, la «gauche» et la «droite» veulent-elles encore dire quelque chose? En Occident, quel clivage se dessine-t-il depuis la pandémie?

 

Rémi Tell: Je pense que la gauche et la droite existent philosophiquement, en ce qu’elles recoupent pour l’essentiel la dialectique «émancipation/préservation». Mais politiquement, les repères ont été bouleversés, car nos catégories ne sont plus les bonnes.

 

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Je suis par exemple de moins en moins certain que le néo-libéralisme puisse être considéré comme étant «de droite», vu ses implications sur l’évolution des mœurs ou l’extinction de la biodiversité. Le trouble naît également de l’incohérence de certaines attitudes militantes: en toute logique, il ne devrait pas être possible de défendre simultanément la cause ouvrière et celle des migrants, la protection de l’environnement et le sans-frontiérisme, l’IVG et les injections forcées…

 

Le principe de non-contradiction s’effondre avec la modernité. Nous faisons face aux «monstres» évoqués par Antonio Gramsci.

 

Le monde moderne n’est pas complètement mort et nous agrippe de façon caricaturale (la pensée raisonnante se transforme en scientisme, le matérialisme en nihilisme moral…), et pour l’heure, les fruits de la postmodernité sont d’une immaturité telle qu’elle en est répugnante (le réenchantement spirituel excite le fanatisme religieux, la raison sensible reste au stade de l’affect, les communautés politiques se dissolvent sans se recomposer…).

 

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Ainsi, nous aurions plus que jamais besoin de la médiation qu’offre la culture pour sortir de cette mauvaise passe et substituer un ordre nouveau à l’ordre ancien. Je crois que c’est le rôle que commencent notamment à jouer les initiatives alternatives ayant fleuri durant ce grand dévoilement que fut le Covid-19.

 

Nous réussirons si nous parvenons à éviter les écueils que nous dénonçons chez les autres. Ainsi, restons fidèles à ce qui a fait notre force: penser les faits avec un léger supplément d’âme. Si nous basculions dans une logique purement paranoïaque ou réactive alors nous deviendrions, malgré nous, une autre facette du chaos contemporain.