De la banalité de la torture des civils en temps de guerre

Sur le terrain en Ukraine

Anne-Laure Bonnel interroge Helena à Donestk, dans le Donbass en Ukraine, Photo: Anne-Laure Bonnel/Libre Média.

Samedi le 26 novembre 2022, à 11:00

Le reportage exclusif de notre correspondante Anne-Laure Bonnel en Ukraine. 

 

Je me sens mal à l’aise ce jour-là. J’ai mal dormi, j’ai rêvé que tous mes chats étaient morts. Je culpabilise, rêver de chats morts alors que des civils décèdent chaque jour, c’est amoral. Mais je n’y peux rien. Dans mon rêve, pas un seul de mes cinq chats ne survivait. 

 

Ce matin, j’ai rendez-vous avec Helena, qui a organisé en 2018 un procès par contumace au tribunal de Donetsk. 

 

Il s’agit de juger des actes de violations des lois et coutumes de guerre, du mauvais traitement des populations civiles ou des prisonniers militaires, d'exécution d’otages, de pillage de biens, de bombardements d'objectifs non militaires, etc., répertoriés de 2014 à 2018. 

 

Les séances ont consisté en des lectures effectuées par les ministères de la République autoproclamée de Donetsk, par la présentation de nombreux documents et la comparution des témoins de l'accusation.

 

Helena doit donc me parler de torture, de centre de détention du SBU, le service de renseignements ukrainien, de chambres froides, de têtes sous l’eau, de fusillades. Elle qui enquête depuis 2014 sur les exactions commises auprès des civils et des militaires. 

 

Le spectre de 2014

 

Ce matin nous parlerons, entre autres, de ce qui s’est passé à Marioupol en 2014, alors que la ville est sous le contrôle des insurgés pendant de longs mois, des dizaines de civils seront interrogés dans des cellules secrètes proches de l’aéroport de Marioupol. 

 

Des lieux secrets d’interrogatoire et de captivité. Des lieux de sévices, cela choque notre conscience. Et les mots qui suivent sont difficiles à écrire, mais c’est tristement banal en période de guerre.  

 

 

Apprendre à dominer sa peur. Tout est banal en temps de guerre. Torture, guerre de l’information, propagande et omission des faits. La sous-médiatisation aussi. 

 

Dès 2014, le soutien de Washington pour entrainer les forces ukrainiennes sera peu médiatisé. 

 

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En avril 2014, quelques rares articles dans la presse française rapportent que des troupes américaines s’apprêtent à entrainer des soldats ukrainiens. On trouve un article dans Le Figaro et un sur le site de RFI. 

 

Ainsi, 300 soldats américains vont entraîner 900 soldats de la Garde nationale ukrainienne. Il ne s’agit pas de l’armée régulière ukrainienne, mais, selon l’article de RFI, de la garde «composée notamment de volontaires ayant fait partie des milices d’autodéfense lors de la révolution du Maïdan». 

 

Dans cette garde se trouvent des membres de brigades d’extrême droite comme le bataillon Azov, responsable de plusieurs exactions que va décrire Helena. 

 

«Il n’y a pas de bonnes blessures pour la liberté»

 

Le centre de détention est proche de l’aéroport de Marioupol, c'est la seule information que je possède. 

 

Je ne peux m’empêcher d’attendre avec une certaine angoisse l’arrivée de Helena. 

 

À ce moment de la matinée, j’ignore ce que je vais entendre. J’imagine tous les cas de figure. Viols, tortures psychologiques, pressions familiales, pressions diverses, etc.

 

Je sais que toutes les blessures sont mortelles, chacune à leur façon. Il n’y a pas de bonnes blessures pour la liberté. J’ai le sentiment de devenir le tombeau des souvenirs. Aucune guerre n'est propre. Aucune. 

 

Mon esprit imagine inlassablement tous les cas de figure que recouvre la torture. Les récits d'exactions se ressemblent. Les mêmes sévices, partout dans le monde. Tout s’écrase, les hommes comme les tanks. Les bâtiments comme les esprits. Tout s’écrase. 

 

Café. Cigarette. Comprendre. Filmer. 

 

Les civils, à l’inverse des militaires, ne sont ni formés ni entraînés à résister psychologiquement ou physiquement à des actes dont on peine à imaginer la créativité pour faire parler celui qui est interrogé. 

 

En temps de guerre, il n’y a pas de présomption d’innocence. Anne Morelli raconte combien, pour maintenir courage et entrain durant le combat, il est nécessaire de diaboliser l’autre. 

 

L’adversaire doit incarner le Mal. Il doit devenir un monstre. Pour chacune des forces militaires qui se combattent, l’image du traître est toujours le fruit d’une abstraction diabolisée, ce qui permet la cohésion de chaque camp, et cela permet aussi d’anéantir plus facilement celui qui vous fait face. 

 

La banalisation du mal

 

Quand on vous répète que l’autre est le mal incarné, la violence est facilitée. Faut pas chercher à comprendre… 

 

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De là d’où je viens, on a du mal à imaginer que la torture soit banale. On a oublié l’ultra-violence. Et pourtant, j’en constate la triste réalité chaque jour. Faut pas chercher à comprendre…

 

Il est 11 h du matin. Ma tasse de café est posée près de moi, et ces questions au sujet du bien et du mal m’assaillent, me taraudent. Faut pas chercher à comprendre…

 

Tout militaire a le devoir de réfléchir à ce qu’il fait et ce pour quoi il s’engage. Invoquer l’obéissance inconditionnelle aux ordres pour justifier toute action est problématique. Obéir à un ordre qui s’oppose à sa conscience est une douloureuse question. 

 

Refuser d’exécuter un ordre illégitime est un devoir moral, mais en temps de guerre, la morale s’efface. Cette interrogation, tout militaire, tout homme, tout combattant y sera un jour confronté, et ce de façon douloureuse. 

 

J’attends Helena, dans ce café, un des rares encore ouvert. Le café est vide. Depuis mon arrivée il y a de moins en moins de clientèle dans les cafés la journée à Donetsk. Tout est calme. Puis, un bombardement au loin retentit. 

 

Une douleur indélébile 

 

Arrive Helena, dans son regard je sens que le passé ne passe pas. Cette expérience va me confronter aux syndromes post-traumatiques. Immédiatement, je lirai dans ses yeux une douleur qui ne s’efface pas. Des mains qui tremblent sensiblement. Une jambe qui se secoue machinalement. 

 

Des yeux, parfois si loin, qu’ils en deviennent indéchiffrables. En la voyant, je sais que je serai intimement bouleversée. Chaque rencontre à Donetsk se marque plus profondément en moi. Et chaque jour qui passe, je m’inquiète pour les gens que je croise dont l’issue est incertaine. 

 

11 h 30. Commencer à filmer. Nous fumons une dernière cigarette… elle aussi fume beaucoup trop. 

 

Elle me narre successivement le récit de différentes exactions sur civils. Les civils, plongés du jour au lendemain dans l'univers de la guerre, ne s'habitueront jamais aux interrogatoires. Les traumatismes resteront ancrés à vie dans les corps et les esprits. 

 

Un récit retient mon attention. Celui d’une femme, Tatiana, que je filmerai quelques jours plus tard. Et c’est celui-ci que je veux vous décrire, car en l'écoutant, j'avais affaire à la banalité du mal. Tout simplement. 

 

Tatiana travaillait dans une usine à Marioupol comme simple ouvrière, quand en 2014 la ville s’enflamme violemment et oppose les insurgés à l’armée du gouvernement de Kiev.

 

Tatiana rejoindra rapidement la dissidence. Parce qu’elle ne se sentait plus en accord avec le gouvernement de Kiev suite à la révolution de Maïdan qu’elle considère comme un coup d’État. Tatiana devient du jour au lendemain une «combattante». Des idéaux à défendre. 

 

Elle n’a reçu aucune formation militaire. Tatiana est simplement mue par des convictions que l'on peine, de là d’où je viens, à concevoir. 

 

Devenir l’ennemi du jour au lendemain 

 

Un matin, Tatiana sera arrêtée par des membres du SBU et du bataillon Azov. Elle sera devenue un adversaire. On lui bandera les yeux, on lui posera un sac sur la tête, on la menottera. On la jettera dans un véhicule. Puis dans une chambre froide. 

 

Ce matin-là, elle incarnera le Mal pour ses agresseurs. 

 

On lui demandera, fusil dans le dos, qui travaille avec qui, où se cache telle ou telle personne. Régiment, unité. Elle devra tout dire. 

 

Elle répétera qu’elle n’a jamais parlé. Le plus grand nombre parlerait dans de telles conditions. Je n’en doute pas. On parle pour bien moins que ça. 

 

Puis on lui plongera la tête sous l’eau. Elle aura le sentiment qu’elle décède. Une noyade. Que c’est la fin. Elle se réveillera gelée dans une chambre froide. Ses mains seront toujours bandées. On simulera une fusillade. On simulera le lancement d’une grenade. Puis, on la laissera seule. Faire parler les civils. 

 

On reviendra l’interroger. Elle ne souviendra pas du temps qu’elle aura passé avec ses agresseurs, on lui plongera à nouveau le visage sous l’eau, on lui maintiendra son visage pendant une durée indéterminée. Noyade. Ce jour-là elle sera diabolisée. 

 

Elle ne pourra plus parler, elle perdra conscience. 

 

Elle ne pourra plus ouvrir les yeux. Du scotch partout sur son visage l’étouffera. 

 

Elle voudra mourir. 

 

Elle sentira son corps trainé sur le sol. 

 

Elle sera convaincue de ne jamais revoir son mari.

 

On lui dira qu’elle sera violée. On lui répétera qu’elle sera violée. 

 

On lui dira qu’elle sera bientôt tuée. 

 

Des voix tout autour d’elle ricaneront. Dans ce lieu, elle se souviendra que les voix résonnent. 

 

Elle décrira des échos. Des bruits de pas. De portes qui s’ouvrent et se referment. Des odeurs persistantes. Des odeurs de sang. Des odeurs qu’elle ne connaît pas. Des odeurs qui l’effraient. 

 

Le temps deviendra informe. 

 

Ce jour-là, Tatiana deviendra à jamais un adversaire. 

 

Refuser d’exécuter un ordre illégitime est un devoir moral, mais en temps de guerre, la morale s’efface.

 

Les choses auront été menées rondement. Tout le monde aura marché dans les flaques de sang. 

 

La guerre civile avait bien commencé.