La vidéo du passage à tabac d’une adolescente indigne de nombreux Français. Faut-il diffuser ce genre d’images pour obliger la Justice à faire enfin son travail? Éclairages exclusifs avec Amaury Bucco, journaliste police-justice à Valeurs Actuelles.
Jeudi 14 décembre, une vidéo insoutenable paraît sur le réseau X (ex-Twitter). Une jeune fille s’y fait laminer à coups de poings et de genoux, et traînée par les cheveux par une jeune femme à peine plus grande qu’elle.
«Désolée, je suis désolée», supplie à plusieurs reprises la victime tandis que sa bourrelle, drapée d’un hijab, d’un haut ample et d’un jogging noir, la tabasse sans la moindre retenue.
«J’te nique ta mère», lâche notamment cette dernière. Très vite, la vidéo devient virale. Partagée des milliers de fois sur X, elle fait l’effet d’une bombe. La scène date pourtant du 10 octobre.
«Une forte pression de l’opinion sur les institutions»
Filmée à Lyon, cette ville attire pourtant des milliers de visiteurs chaque année, notamment dans la basilique de Notre-Dame de Fourvière. «Dès qu’une vidéo comme celle-ci sort sur les réseaux sociaux, ça met une forte pression de l’opinion sur les institutions policières et judiciaires. D’autant plus si les médias s’en emparent après », explique Amaury Bucco.
Journaliste spécialisé police-justice de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, chroniqueur sur CNEWS, il est très bien placé pour le savoir: le choc des images peut bousculer l’arsenal judiciaire français.
«Si la police avait récupéré la vidéo sans qu’elle ne passe sur les réseaux sociaux, l’enquête aurait sans doute été accélérée», poursuit Amaury Bucco à Libre Média.
Descente aux enfers
Quelques jours avant d’être passée à tabac, la jeune fille, 13 ans, aurait subi des attouchements sexuels dans un bus, de la part d’un certain Yassine. Son père a porté plainte.
La sœur de ce Yassine connaît la victime. Quand elle apprend qu’une plainte a été déposée contre son frère, elle organise un guet-apens. Le 10 octobre, elle emmène la jeune proie se promener avec elle, puis elle prétexte devoir recharger sa cigarette électronique.
Elle l’amène alors dans la cave commune d’un immeuble du IXe arrondissement lyonnais. Il s’agit d’un quartier avec des écoles de commerce, mais aussi des immeubles de type HLM.
Là, trois autres jeunes complices les attendent. Puis l’enfer commence: tandis que la jeune fille est passée à tabac par la sœur de Yassine, les trois autres complices regardent et filment.
Face au degré de violence de la scène, beaucoup d’internautes ont l’impression que l’affaire a été sciemment laissée au placard durant deux mois, et que seule la diffusion sur la Toile a permis de bousculer l’État.
En réalité, le processus est plus nuancé: «Quand la vidéo a été diffusée au plus grand nombre, la Direction départementale de la Sécurité publique de Lyon a demandé à la police si cette scène lui était familière. La police a alors fait le lien avec une affaire ayant eu lieu deux mois plus tôt», nous confie Amaury Bucco.
À ce sujet: Crise de la sécurité en France: «une insurrection n'est pas à exclure»
En effet, la plainte avait été correctement prise en charge par la police, d’autant que la jeune victime avait donné des prénoms et des numéros de téléphone. Mais la police n’avait pas eu accès aux images.
Le jeudi 14 décembre au soir, une des agresseuses présumées a été porter plainte au commissariat. Elle aurait été objet de menaces de mort sur les réseaux sociaux à la suite de la diffusion de la vidéo. «La démarche est très choquante, mais oui, on peut être à la fois une ordure et une victime», analyse Amaury Bucco.
Ne pas diffuser: décence ou censure?
Comment cette vidéo s’est-elle retrouvée sur la Toile du jour au lendemain? «Elle a dû être diffusée dans des canaux restreints de type Telegram ou SnapChat. Et c’est là que la vidéo a dû choquer quelqu’un qui l'a partagée pour un public plus large, ceci pour des raisons que nous ignorons», estime notre expert.
Dès le jeudi 14 décembre, la Préfète du Rhône (Lyon) a demandé sur X que la vidéo n’y soit plus visible. Des internautes y voient une tentative de masquer la vérité. Extrêmement remué par la scène, le père de la victime lui-même a demandé que cette vidéo ne soit plus partagée. Par souci déontologique, Libre Média ne la diffusera donc pas.
Samedi 16 décembre, les quatre agresseuses présumées de 14 et 16 ans ont été présentées à un juge des enfants… Le jour même, le parquet de Lyon les a laissées libres sous contrôle judiciaire.
Une affaire qui en cache beaucoup d’autres
Dans l’Hexagone, c’est loin d’être la première fois que la diffusion d’une scène de violence au plus grand nombre bouscule les autorités judiciaires au point d’accélérer le processus.
En octobre 2022, par exemple, la vidéo d’un homme se faisant frapper par des adolescents, sous les rires de ceux qui filment, dans une laverie d'Évry-Courcouronnes (Essonne) avait indigné la Toile. C’est à cet instant que la police s’était activée pour retrouver les suspects, alors que ce passage à tabac datait de plusieurs jours.
À lire aussi: Violence en hausse: une solution simple à un problème pas si complexe?
Plus récemment, c’est un délinquant multirécidiviste qui aurait été condamné à trois ans de prison dont un ferme pour ses délits à la suite de la diffusion d’une vidéo où il traite plusieurs fois une femme de «sale blanche» dans un train.
Doit-on passer par de telles diffusions en France pour mettre en lumière certaines affaires? «Ce qui est sûr, c’est que quand une telle vidéo est diffusée en boucle sur une chaîne d’information, ça met beaucoup plus la pression sur les institutions qu’un article», confirme sobrement Amaury Bucco.
Les Français inquiets, mais pas désespérés
Quasiment illégale, incommodant le père de la victime, cette vidéo a incontestablement permis de faire avancer l’enquête. Sa diffusion est donc à double tranchant. Dans un pays où neuf Français sur 10 estiment que la justice de leur pays est trop laxiste, beaucoup y voient sans doute un mal nécessaire.
Il y a quelques semaines, l’assassinat de Thomas Perotto, 16 ans, lors d’une soirée dans le village de Crépol par une bande de jeunes de cité a indigné une partie de l’opinion française. Quand elle a appris que le ministère de l’Intérieur aurait donné comme consigne de taire les prénoms des agresseurs au motif que six, sur les sept, sont à consonance maghrébine, beaucoup y ont vu une tentative d’omerta.
À lire aussi: Silence coupable des médias sur le djihadiste de Montréal
Dans un tout récent sondage de l’institut Elabe, près de huit Français sur 10 estiment que la situation sécuritaire s’est dégradée dans leur pays ces dernières années.
Avec le marécage sécuritaire dans lequel elle est engluée, la septième puissance économique du monde verse-t-elle dans le défaitisme? Pas sûr, car dans ce même sondage, sept Français sur dix estiment que la violence n’est pas inéluctable. Reste aux Français à trouver les moyens de l’endiguer et là, les représentants du pays semblent dépassés. «Impossible n’est pas français», aurait déclaré Napoléon Ier…












