Notre journaliste Alexis Brunet a posé sa valise à Johannesburg. L’occasion de faire le point sur la nation sud-africaine en interviewant les premiers concernés: ses habitants. Reportage loin des clichés et au plus près de la réalité.
«Ça fait longtemps que l’économie va mal dans ce pays, mais c’est encore pire depuis 2021 et la Covid-19. Des centaines d’entreprises ont fermé et des milliers de Sud-Africains se sont retrouvés au chômage», confie Naledi Mpeke à Libre Média.
Cette jeune femme a eu plus de chance. À seulement 24 ans, elle est chargée de communication dans une grande entreprise de Sandton, le quartier des affaires de Johannesburg.
Soweto peuplé quasi exclusivement de Noirs
Originaire de Soweto, fameux township où ont été parqués des milliers de Noirs durant l’apartheid, elle a passé son enfance à Durban, au sud-est, avant de revenir dans la plus grande ville d'Afrique du Sud.

Naledi Mpeke à Johannesburg en septembre 2024. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
Elle n’oublie pas pour autant d’où elle vient et se rend chaque week-end à Soweto, tout au sud-ouest de la ville, faire du bénévolat auprès des plus démunis.
«Le cœur du combat c’est l’éducation. Aujourd’hui encore, il y a un fossé énorme entre les riches, principalement dans le nord de la ville, qui ont accès à de grandes études, et les pauvres, qui se retrouvent avec presque rien après un cursus à l’école publique. Rien que Soweto, c’est deux millions de personnes, et uniquement des Noirs», constate-t-elle.
Elle explique alors que plus de trente ans après la fin de l’apartheid, certains Noirs des townships ne savent pas quel comportement adopter quand ils croisent un Blanc, ne serait-ce que pour le saluer. Elle y voit un malaise doublé d’un certain complexe d’infériorité hérité de cette période.
Chose certaine, dans les townships de la nation arc-en-ciel, certains enfants noirs n’ont jamais vu un seul Blanc de leur vie.
Un «risque de guerre civile»?
Quand on lui parle des divisions entre descendants de Zoulous, de Xhosa, de colons anglais, d’Afrikaners ou d’autres groupes, elle répond que le pays «est divisé et que ça prendra beaucoup de temps pour changer». Elle concède qu’à la longue, une telle fragmentation pourrait être problématique et va même jusqu’à évoquer un «risque de guerre civile».
«Oui, y a un vrai risque qui vient aussi bien du tribalisme que de la mauvaise situation économique. Ici, certains groupes ont des privilèges économiques: c’est un fait», assure-t-elle.
De fait, les quartiers résidentiels et «sûrs» du nord de la ville, tels que Sandton ou Bryanston, correspondent toujours aux quartiers réservés aux Blancs lors de l’apartheid. Bien des Noirs vivent et travaillent désormais dans ces quartiers, mais représentent une goutte d’eau par rapport au nombre écrasant d’habitants exclusivement noirs, qui peuplent un quartier comme Soweto.
Quand le président planque des dollars sous son matelas...
La dernière enquête sur la population de Sandton, le quartier le plus riche du continent africain, date de 2011. À l’époque, sur 222.000 habitants, le quartier de Sandton comptait 35% de Noirs pour 50% de Blancs et 11% d’Indiens.
Cette division ethnico-spatiale serait une bombe à retardement. «La génération actuelle se contente globalement de vivre dans une démocratie, dans le rêve de la nation arc-en-ciel, mais rien ne dit que la prochaine génération pensera de même», prévient-elle.
Loin de tomber dans le ressentiment anti-Blancs, Naledi Mpeke regrette que les choses n’avancent pas plus vite. En cause, selon elle, la corruption de l’ANC, le parti de Nelson Mandela, au pouvoir depuis 30 ans.
En 2023, selon Transparency International, organisme qui mesure la corruption par pays selon la façon dont elle est perçue par sa population, l’Afrique du Sud était le 96e pays le plus corrompu au monde. Mieux que le Mexique, un peu mieux que la Colombie, mais pire que la Chine ou même Cuba…
À Johannesburg, pas une semaine ne passe sans que la presse nationale ne révèle une affaire de corruption. Dernière cible: Thembi Simelane, ministre de la Justice, qui a admis avoir reçu 500.000 rands (40.000 dollars canadiens) en échange d’une faveur accordée à une société voulant ouvrir une chaîne de cafés dans le quartier de Sandton.
Plus grave, il y a deux ans, quatre millions de dollars US ont été trouvés en liasses planqués sous le matelas du président Cyril Ramaphosa, dans une de ses résidences secondaires.
45,5% des 15-34 ans au chômage
«Toutes ces affaires sont très décevantes de la part du gouvernement et si ça ne s’améliore pas, ça peut être très dangereux pour le pays», insiste Nadeli Mpeke. Aux élections législatives de juillet, l'ANC, le parti du gouvernement, a perdu pour la première fois la majorité absolue et est tombé à 40% des suffrages exprimés.
«L’ANC a bien des défauts mais à l’heure actuelle, c’est le seul parti vraiment multiracial dans ce pays. Je ne vois pas vraiment d’alternative sérieuse», tempère pour sa part Ondela Cebokazi.

Ondela Cebokazi à Johannesburg en septembre 2024. Alexis Brunet pour Libre Média.
Sa vie est pourtant loin d’être facile. Âgée de 42 ans, cette femme d’origine xhosa a grandi dans le township de Dimbaza, dans la province du Cap oriental.
Après des études en finance à Pretoria, elle a travaillé dans le secteur des finances pour le ministère des Armées. Il y a un an, après la fin de son contrat, elle s’est retrouvée au chômage puis a commencé à travailler en tant que chauffeuse privée. Selon les chiffres officiels, 45,5% des 15-34 ans sont au chômage à Johannesburg.
Un gouvernement de coalition depuis juillet
Ne parvenant pas à joindre les deux bouts, Ondela Cebokazi n’a plus de toit et dort dans sa voiture. Selon les estimations, il y aurait entre 100.000 et 600.000 sans-abris à Johannesburg, ceci sur une population de 5,5 millions de personnes. Chose certaine, des dizaines de sans-abris se succèdent quand on longe les artères de la ville.
«Aucun propriétaire ne veut me louer ne serait-ce qu’une chambre, car je ne gagne pas assez d’argent. En Afrique du Sud, il n’y a pas de recours pour les femmes sans-abri comme moi. Les seuls abris qui existent sont pour les femmes battues», explique-t-elle avec le sourire.
Car ce qui la stimule, c’est la politique. Loin de désespérer pour son pays, elle voit d’un bon œil le gouvernement de coalition entre l’ANC et le parti centriste Alliance démocratique, née du résultat des législatives de juillet.
«L’Alliance démocratique est un parti trop blanc pour être représentatif de notre société, mais cette alliance va permettre à l’ANC de se remettre en question», assure-t-elle. Rappelons que les Blancs ne représentent que 7,3% de la population sud-africaine.
«Malema n’a rien d’un homme du peuple»
Comme beaucoup de ses concitoyens, Ondela Cebokazi estime que c’est avec la première présidence de Jacob Zuma, commencée en 2009, que la situation de son pays s’est nettement dégradée. «Lors des années 2000, il y avait un grand vent d’espoir pour l’unité du pays mais surtout, l’économie se portait bien», se souvient-elle.
Quand on lui parle de risque de guerre civile, elle éclate de rire. «Je suis convaincue qu’en revenant en politique en juillet dernier, Jacob Zuma souhaitait qu’il y ait des troubles dans la rue après les résultats. Or, ça ne s’est pas passé du tout comme ça», souligne-t-elle.
Avec son nouveau parti Umkhonto we Sizwe («lance de la nation» en zoulou), le Zoulou Jacob Zuma est arrivé en troisième position des dernières élections législatives avec 15% des voix.
Avec son parti Economic Freedom Fighters, le populiste d’extrême gauche Julius Malema, qui propose parfois d’exproprier les fermiers blancs, est arrivé quatrième avec 9,5% des voix, un chiffre en deçà de ses attentes.
«Ne le mentionnez même pas!», s’agace Ondela Cebokazi. «C’est un populiste qui veut faire du Trump sans même avoir la carrure. Il se déguise en ouvrier communiste avec ses chemises rouges quand il va dans les quartiers populaires, mais enfile des costumes à 1000 euros quand il dîne à Sandton. Il n’a rien d’un homme du peuple», balaye-t-elle.
À suivre...












