Chaque jour, les bulletins d’information exposent le nombre de décès dû au virus, aux accidents, aux cataclysmes, aux folies mégalomanes…
On nous montre régulièrement des images de conflits, d’attentats, de tueries de masse. On dirait que c’est devenu «notre pain quotidien».
Et si nous changions, justement, de discours dans les sphères publiques et personnelles?
La mort en boucle
La fréquence de ces annonces, qui parfois tournent en boucle pendant toute la journée dans certaines maisons ou lieux publics, fait parfois oublier la réalité de l’horreur vécue par ces gens.
D’autres gens, au contraire, développent de plus en plus d’angoisse, comme les éco-anxieux.
Quelque part, les nouvelles se doivent d’être diffusées, c’est le rôle des médias que de décrire les drames qui secouent l’humanité!
Que ne doit-on pas, par exemple, à l’équipe d’Alain Gravel et, ensuite, de Marie-Maude Denis, qui – grâce à Enquête – ont dénoncé toute une série de scandales dans le monde économique et politique ces vingt dernières années.
Si Découverte offre une belle carte postale de la Science pour nous émerveiller des connaissances que les scientifiques offrent au monde, il y a aussi La semaine verte dans laquelle Catherine Mercier expose les défis écologiques et, régulièrement, ces autres scientifiques qui ont mis leurs talents au profit d’entreprises aux comportements douteux.
Il se peut que certains téléspectateurs deviennent anxieux à la suite de ces reportages.
Si cette anxiété permet aux gouvernements d’avoir plus d’appuis pour favoriser de saines habitudes de vie, des comportements politiques adéquats et des stratégies environnementales plus respectueuses, on y gagne tous.
Si cela conduit à devenir négligent ou téméraire, c’est inquiétant pour notre humanité.
Les risques du sensationnalisme
En 2009, une amie travaillait pour un grand média. La crise du H1N1 battait son plein. La direction éditoriale devait décider comment traiter une nouvelle concernant cette grippe qui nous préoccupait. La décision est prise: «Yeah! On va faire freaker le Québec (sic)!»
Et quand on parle de «bombe météorologique» le jour de Noël 2017, est-ce seulement pour informer les citoyens d’un phénomène particulier ou pour augmenter les clics pour suivre l’évolution heure par heure des gens inquiets de se déplacer pour aller retrouver leur famille?
Dans son livre TV Lobotomie offrant une synthèse des effets de la télévision, le neuroscientifique Michel Desmurget dresse un bilan sur la santé mentale des individus.
Plusieurs études montrent, par exemple, une corrélation directe entre le nombre de films d’horreur visionnés et le taux d’anxiété chez les adolescents, dont certains auraient atteint des scores nettement supérieurs à ceux des enfants de cinq ans.
D’autres études discutées par Desmurget soulignent que le sentiment d’insécurité pourrait augmenter le degré de violence verbale ou physique chez certains adolescents.
Ne voit-on pas plus de violence gratuite dans les rues de Montréal, de Bruxelles et de Paris, alors qu’on les a convaincus de rester devant leur écran pour «sauver des vies»?
Il rapporte également l’apparition d’un phénomène qu’il appelle le syndrome du grand méchant monde. À force de visionner de la violence sur les écrans, voire d’y participer dans les jeux électroniques, il y a une phobie de sortir de chez soi pour privilégier les relations virtuelles.
Il a écrit cela, il y a 11 ans. Est-ce que vous reconnaissez vos jeunes? Ne passent-ils pas plus de temps sur les réseaux sociaux et les sites de jeux vidéo collectifs, plutôt que de nouer de vraies relations au parc avoisinant?
La culture du direct
Pour les adultes, le neuroscientifique situe le point de bascule lors de la poursuite d’O.J. Simpson. Au moment de son arrestation, l’athlète – suspecté d’un double assassinat – s’enfuit. Les voitures de police l’ont poursuivi durant plus de deux heures dans les rues californiennes.
Les médias, alertés, ont dépêché reporters et hélicoptères pour informer la population. La programmation des principales chaînes laissa la place à la cavalcade ainsi médiatisée d’une manière plutôt excessive.
Demurget explique qu’avant cette poursuite rocambolesque, quelque 9% des Américains se décrivaient comme anxieux. Dans les semaines qui suivirent l’arrestation, le taux d’anxiété généralisée est monté en moyenne à 36%.
Depuis, il est retombé à 24%, mais n’est jamais retombé sous cette ligne car, selon son analyse, les médias étasuniens ont drastiquement accentué le traitement sensationnaliste des informations.
En Europe, le point de bascule avait eu lieu quelques années plus tôt.
Quand j’avais 17 ans, j’effectuais mes travaux scolaires. Vers 21 heures, je descends au salon et, ô surprise, mes parents regardent le soccer!
«Hé, vous regardez la finale européenne? C’est bien la première fois...»
«On n’a pas le choix. Toutes les télévisions diffusent les images terribles de Bruxelles. Il y a eu un mouvement de foule dans le stade. Les Hooligans ont attaqué les partisans soutenant la Juventus. On dénombre des dizaines de décès.»
Un autre point de bascule a eu lieu en 1991, alors que CNN venait d’être rendue disponible sur le câble européen. Nous avons découvert «la guerre chirurgicale» qui inspira d’ailleurs Jean Leloup.
Entre chaque séquence de sujets dramatiques, il y a des spots publicitaires. Il est bien connu que nous devenons impulsifs quand nos émotions sont dans le tapis. Savez-vous que le sensationnalisme encourage la consommation déraisonnable?
La pression du marché
Le nombre d’abonnés ou de tirages pour la presse, ainsi que les mesures de l’audimat pour les radios et les télévisions, ont longtemps servi de points d’attraction pour des commanditaires potentiels.
Avec l’émergence d’Internet et des logiciels de web marketing permettant de placer des cookies et de mesurer le nombre de clics, on peut non seulement cibler le type de publicités que nous visionnerons, mais aussi démontrer aux annonceurs combien de personnes visionnent les publicités et suivre à la trace d’éventuels clients pour les diriger habilement vers le site du commanditaire.
C’est devenu une industrie. Il y a une science, faussement appelée neuromarketing, qui permet de définir le profil de chaque personne en fonction du type de lecture ou de visionnement qu’elle effectue.
C’est tellement pointu et intrusif que le Canada et l’Europe imposent de plus en plus de règlementations pour tenter de limiter la prise de données personnalisées.
Plutôt que de contester, le GAFAM a pris la balle au bond. Non pas pour protéger le citoyen, mais pour étouffer les PME qui résistent à utiliser leurs services.
Au milieu de tout cela, nous consommons quotidiennement des drames. L’éco-anxiété est une de ces conséquences regrettables…
Dégager plus d’éthique
Les médias, comme le Renard, vivent donc aux dépens de ceux qu’ils flattent. Si le Corbeau y a perdu son fromage, y perdons-nous notre âme?
La ligne est mince entre le devoir du journaliste de nous informer et les réalités du monde médiatique actuel qui dépend du nombre de clics pour démontrer le potentiel de visibilité pour les commanditaires.
Sans compter tous les défis pour ne pas heurter les communautés, ainsi que les risques de se faire lyncher dans les médias sociaux, alors que les nuances sont rarement appréciées des desperados qui s’enflamment, sans prendre le temps de lire ou d’écouter avant de réagir sur tweeter.
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Comment dès lors informer les citoyens d’une manière éthique pour qu’ils soient disponibles à diverses réalités?
Comment favoriser la réflexion des uns et des autres, pour éviter des polarisations stériles?
L’équilibre est parfois difficile à trouver.
Les médias disposent désormais de sites internet sensibles au nombre de clics. Ils ont des nouvelles instantanées, mais aussi des reportages fouillés, sensibles et nuancés.
On dirait que, parfois, les clients survolent les premiers, mais n’entendent pas les nuances des seconds, ce qui appauvrit la profondeur de la réflexion commune.
C’est ainsi que, pour éviter d’avoir des idées toutes faites ou de fausses croyances sur les conflits ou enjeux sociaux, il est important de ne pas se contenter des nouvelles immédiates ou des faits divers.
Il est nécessaire de faire l’effort de s’informer à plusieurs canaux, voire plusieurs pays.
Somme toute, la solution est en nous. Nos choix vont moduler ce qui nous sera offert.











