Études biaisées, lobbying, dissimulation de données: au Canada, les géants pharmaceutiques financent massivement la recherche scientifique dans les universités et des firmes privées. Notre journaliste Henri Chevalier explore ce problème éthique.
«Les industries dépensent autant que le gouvernement fédéral pour la recherche scientifique en général», lance Joel Lexchin, spécialiste des politiques pharmaceutiques avec Libre Média.
Au point de fausser la science qui aurait pris «un virage vers l'obscurité»? C’est du moins ce qu’affirmait le rédacteur en chef de The Lancet, Dr Richard Horton, le 11 avril 2015.
Au risque aussi d’affaiblir la confiance dans la science, n’étant plus possible de se fier à une grande partie des recherches cliniques? C’est le point de vue qu’exprimait en 2009 Marcia Angell, ancienne rédactrice en chef du New England Journal of Medicine.
«La majorité des fonds pour la recherche sur les médicaments provient des entreprises pharmaceutiques»
Sorti en janvier 2022, un rapport du gouvernement fédéral dresse l’état des lieux du secteur pharmaceutique canadien dans le cadre de la recherche et du développement en 2019.
D’après le rapport, la recherche et le développement effectués par d’autres entreprises, universités et instituts avec des fonds des firmes pharmaceutiques ont «atteint 1,1 milliard de dollars en 2019», une augmentation de 20% depuis 2018.
Ce soutien financier à des organisations externes peut prendre la «forme de subventions, de bourses et de contrats», note le rapport.
«La majorité des fonds pour la recherche sur les médicaments provient des entreprises pharmaceutiques», précise Joel Lexchin en entrevue.
Derrière ces aides financières de la part de l’industrie pharmaceutique se cachent majoritairement de grandes entreprises, et non de jeunes pousses.
Selon le rapport, en 2019, sur toutes les dépenses de la recherche et du développement approuvées dans le cadre des crédits d’impôt remboursables, les trois quarts d’entre eux ont été réclamés par des «entreprises ayant des revenus d’au moins 100 millions de dollars».
Le terme de Big Pharma prend tout son sens.
Le rôle de Médicaments Novateurs Canada
Médicaments Novateurs Canada, l’association nationale du secteur pharmaceutique canadien, est un pilier de l’industrie. Le lobby représente à lui seul 48 entreprises et 54% de la valeur ajoutée brute totale du secteur.
En 2019, 140 millions de dollars ont été versés par les membres de Médicaments Novateurs Canada à des hôpitaux et des universités, soit 26% des 537 millions de dollars impartis aux hôpitaux et universités du Canada par d’autres secteurs de l’économie.
De nombreuses universités canadiennes profitent donc de grosses sommes de l’industrie.
Depuis les années 1990, l’Université de Toronto a reçu des millions de dollars de la part de ce secteur. Entre 1995 et 2004, Apotex Inc. a offert à l’Université de Toronto près de 3 millions de dollars.
Entre 1994 et 2020, c’est au tour de GlaxoSmithKline Inc. de donner à l’Université de Toronto plus de 4 millions de dollars pour soutenir la recherche, dont une partie comprenait des bourses pour trois chercheurs individuels.
Bristol-Myers Squibb Pharmaceutical a versé à un médecin spécialiste des maladies infectieuses 180 000 $ entre 2002 et 2005, et à un autre médecin de l’Université de Toronto une bourse de deux ans de 119 930 $ en 2001.
Sans surprise, le Québec n’est pas épargné par ce pouvoir tentaculaire. Entre 2017 et 2018, l’Université de Montréal a reçu 474 463 $ de la part d’entreprises pharmaceutiques pour divers projets de recherche.
Merck Canada a octroyé 4 millions de dollars à la Faculté de Médecine de McGill en 2013.
L’occasion en or de la Covid-19
La pandémie de la Covid-19 a renforcé l’existence et la justification de ces relations financières entre le monde universitaire et l’industrie pharmaceutique.
Le 4 décembre 2020, Pfizer Canada a fait un don de 600 000 dollars à l’Initiative interdisciplinaire en infection et immunité de l’Université McGill.
Ce don est censé permettre l’octroi de bourses à des chercheurs voulant entreprendre un combat contre les maladies infectieuses, pointe le communiqué.
En avril 2021, l’Université de Toronto annonce qu’elle bénéficiera d’un investissement de 3 millions de dollars de Merck Canada.
Grâce à cet investissement, le Centre des maladies évitables par la Vaccination (Centre for Vaccine Preventable Diseases)pourra devenir «un centre majeur pour la recherche innovante en matière d’éducation sur les vaccins» dans «un monde qui se tourne vers l’immunisation à grande échelle [...] pour lutter contre la pandémie», précise-t-on.
Pfizer Canada, Merck Canada, GlaxoSmithKline et Bristol-Myers Squibb, entreprises qui ont financé la recherche scientifique à l’Université McGill et l’Université de Toronto, sont toutes les quatre membres de Médicaments Novateurs Canada.
Une production scientifique corrompue?
«Si l’industrie pharmaceutique est impliquée dans la recherche, les résultats des études ont tendance à favoriser les produits fabriqués par l'industrie elle-même», analyse Joel Lexchin.
Selon une étude de 75 articles co-réalisée par cet expert des politiques pharmaceutiques, le parrainage financier des études portant sur des médicaments et sur des dispositifs médicaux de l’industrie pharmaceutique «ont plus souvent présenté des résultats d'efficacité favorables [...] et des conclusions favorables» que le parrainage provenant d’autres sources.
Cela signifie que si une société pharmaceutique finance un essai clinique, les chances que les résultats et les conclusions soient favorables à cette société augmentent.
«Des entreprises comme Merck ont utilisé des méthodologies biaisées vers des résultats prédéterminés pour cacher des choses. Par exemple, Merck a faussé les essais cliniques de Vioxx, un anti-inflammatoire, pour enfouir des preuves de risques de crise cardiaque chez les patients», explique le professeur émérite de l’Université York.
Pour produire des conclusions favorables à leurs produits, des entreprises peuvent aussi rédiger leurs propres articles académiques qu’elles font signer par des «auteurs fantômes» (ghostwriters), utilisant une couverture académique pour servir leurs intérêts financiers.
La fiabilité des données du vaccin Pfizer critiquée
Les fuites d’informations concernant un possible manque de fiabilité des essais de vaccins contre la Covid-19 pourraient être le nouveau symptôme d’une production scientifique douteuse.
«La conception et la conduite des essais ont été réalisées par les sociétés pharmaceutiques elles-mêmes», explique Joel Lexchin.
«Concernant le vaccin Pfizer, l'un des sites où le vaccin était testé avait de sérieux problèmes», ajoute l’auteur et co-auteur de plus de 140 articles scientifiques.
Dans le British Medical Journal, Brook Jackson, l’ancienne directrice régionale du Ventavia Research Group, entreprise sous contrat avec Pfizer pour des tests du vaccin au Texas, fait état de fautes scientifiques commises dans le cadre des essais du vaccin.
Elle a déclaré que la société avait falsifié des données, que les vaccins n’ont pas été conservés à des températures appropriées et que les échantillons de laboratoires étaient mal étiquetés.
Brook Jackson a été licenciée par Ventavia le 25 septembre 2020.
Articles scientifiques biaisés
Le traitement préférentiel favorisant Big Pharma se manifeste aussi dans la sélection et la publication des articles. Les études qui démontrent l’efficacité d’un médicament ont beaucoup plus de chances d’être publiées que les études qui lui seraient défavorables.
En 2010, une étude sur douze antidépresseurs menée par des chercheurs américains a conclu que 36 des 37 études favorables avaient été publiées (97%), contre uniquement 3 des 36 études défavorables (8%).
En fait, les revues peuvent avoir un intérêt financier à plaire aux entreprises pharmaceutiques.
Par exemple, si les revues publient un article favorable à un nouveau médicament, la firme pharmaceutique peut commander des milliers d’exemplaires pour les diffuser massivement dans les secteurs médicaux et de la santé publique.
Par exemple, entre 2005 et 2006, The Lancet a réalisé 41 % de ses revenus en vendant plus de 11 millions de réimpressions.
Grâce à cette diffusion massive, ces études soutenues par l’industrie pharmaceutique ont tendance à accumuler plus de citations, donc plus de notoriété académique, que les études qui ne sont pas soutenues par l'industrie. C’est du moins ce que constate le chercheur médical Peter Gøtzsche et son équipe dans une importante étude.
De l’argent qui tombe du ciel
La baisse de la qualité de la recherche est aussi liée à l’existence d’un vaste réseau de corruption dans lequel les géants pharmaceutiques versent des paiements à des éditeurs en échange de publications favorables.
Dirigée par Jessica Liu de la Faculté de médecine de l’Université de Toronto, une étude de 2017 révèle que 361 des 713 éditeurs de revues (51%) ont reçu des paiements de la part d’entreprises pharmaceutiques et fabricants de matériel médical.
Liu et son équipe ont conclu que le pire cas d’abus revenait au Journal of the American College of Cardiology, dont 35 éditeurs ont amassé près de 15 millions de dollars grâce aux géants pharmaceutiques.













