De de Gaulle à Musk, les appuis extérieurs à l’indépendance semblent embarrasser les souverainistes québécois. Leur difficulté à saisir ces ouvertures révèle-t-elle un malaise plus profond devant les rapports de force internationaux?
C’est presque passé inaperçu. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, s’est positionné en faveur de l’indépendance du Québec.
Pour les souverainistes québécois, qu’une locomotive économique de l’empire américain adopte une telle posture favorable, avec la possibilité d’un appui jusque dans les cercles de la Maison-Blanche, relève de l’impensable, de l’inespéré, presque de l’irréel.
Pourtant, c’est arrivé. Pour n’importe quel autre peuple ayant le niveau de développement du Québec, un tel appui pourrait accélérer l’accession à la souveraineté nationale et ouvrir la voie à une place aux Nations unies. Comment ont réagi les nationalistes québécois? Par le silence radio.
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L’observateur extérieur qui regarderait la réaction des élites québécoises, sans trop les connaître, serait rapidement interloqué. Il y verrait un peuple atypique qui n’assume son destin qu’à moitié, qui comprend mal les rapports de force et qui ne saisit pas les mains tendues.
Il serait tenté de se poser la même question que le Canada anglais: «What does Quebec want?»
Les moyens de ses ambitions
Ce n’est que lorsque le Québec pousse le plus loin sa demi-affirmation nationale qu’il existe véritablement aux yeux du monde. Dans les heures suivant les élections du 5 octobre, la presse internationale, de la France au Royaume-Uni, en passant par l’Inde, s’est momentanément intéressée à cette province nordique du Saint-Laurent.
Reprenons un moment le point de vue de l’analyste extérieur qui se fierait aux critères objectifs les plus apparents.
Voilà une nation «neuve» d’Amérique qui n’a pas accédé à son indépendance, bien qu’elle semble réunir les principaux atouts nécessaires pour devenir un État reconnu. Pour des raisons qui peuvent dérouter cet observateur, elle n’a pas suivi le train des décolonisations d’après-guerre.
Pourtant, le Québec a tout ce qu’il lui faut: une population suffisamment nombreuse et une cohérence nationale, une économie moderne et diversifiée, malgré des signes de déclin relatif, des infrastructures solides et une intégration pragmatique à l’économie américaine.
À cela s’ajoutent un rôle de premier plan dans l’hydroélectricité, un pôle de production d’aluminium et de métallurgie, une industrie aérospatiale majeure, un vaste secteur minier, une exploitation forestière tout aussi importante, une économie tertiaire développée, un secteur agroalimentaire étendu, d’immenses réserves d’eau douce, une position stratégique sur le Saint-Laurent et un accès aux régions arctiques.
Ajoutons à cet état des lieux la perspective d’un appui américain, et tous les astres semblent s’aligner.
Mais il manque ici l’astre essentiel, celui qu’on ne voit qu’en connaissant intimement les Québécois: leur psychologie collective et les blocages qui en découlent.
La main tendue de de Gaulle
Nous le savons. En 1967, un autre géant, d’une tout autre envergure que Musk, en la personne du général de Gaulle, lançait son célèbre «Vive le Québec libre!».
S’il agit de la sorte, c’est parce qu’il connaissait les variables objectives faisant du Québec non seulement un pays viable, mais bénéfique sur la scène internationale, en phase avec les intérêts géostratégiques français. En ce sens, il jugeait l’avènement d’une «République française» en Amérique «irrésistible».
De Gaulle avait toutefois conscience de la variable subjective qui bloquait cette «irrésistibilité» objective: l’état d’esprit d’un peuple sous tutelle et n’ayant jamais eu de véritables relations internationales. En coulisse, selon les propos rapportés par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, il expliquait que «les Canadiens français ont un complexe d’infériorité terrible. Ils ont été colonisés, dominés, brimés pendant deux siècles. Ils n’osent pas se lever. Ils ont peur de leur propre ombre.»
C’était pour leur donner un «coup de barre» qu’il lança son cri de liberté aux Québécois. Les dirigeants nationalistes ne saisirent cette balle au bond qu’à moitié.
L’Union nationale (UN) de Daniel Johnson père, alors au pouvoir, utilisa la crise diplomatique provoquée par la visite de de Gaulle comme tremplin pour sa doctrine d’«égalité ou indépendance», l’autonomisme de l’époque.
Le décès prématuré de Johnson ramena toutefois le peuple québécois à sa psychologie profonde. Désormais dépourvu d’un dirigeant capable de canaliser l’énergie collective vers une avenue concrète, il retrouvait cette peur de sa propre ombre.
La reprise de l’UN par Jean-Jacques Bertrand, son effondrement à venir et la prise du pouvoir par les libéraux de Robert Bourassa signifièrent l’abandon du bras de fer avec le fédéral et d’une avenue diplomatique sérieuse à l’international.
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René Lévesque lui-même, alors en voie de fonder le Parti québécois, décida de retarder légèrement la présentation de son option, de façon à ce qu’elle ne coïncide pas avec ce qu’il percevait comme une ingérence étrangère de la part du général. Il préféra opter pour un processus de souveraineté-association strictement québécois et coupé des aléas de la politique mondiale, que la population rejeta par référendum.
Ce «complexe d’infériorité» des Québécois, couplé à leur difficulté à faire face à l’adversité, aura donc eu raison des prédictions de ce mastodonte du XXe siècle qui, avec Churchill, avait pourtant tenu tête à l’Allemagne nazie…
C’est dire la toute-puissance de cette variable subjective!
Une psychologie politique défaillante
La conséquence politique de cet état d’esprit est un enfermement dans l’entre-soi, où la joute doit rester apaisée en toutes circonstances. On ne tolère pas la moindre incartade, la moindre «chicane», alors que les relations entre États sont traversées de conflits et de rapports de force.
En politique intérieure, il en résulte une naïveté démocratique exagérée. Dans leurs relations avec le Canada, les souverainistes québécois auront joué jusqu’au bout le fair-play parlementaire, alors que le camp d’en face envisageait la déstabilisation économique, commettait le coup d’État juridique de 1982, s’adonnait aux fraudes électorales de 1995 et invalidait le processus référendaire.
En politique extérieure, il devient exclu de miser de façon réaliste sur des acteurs pouvant nuire au Canada, en vue de faire valoir les intérêts du Québec. La seule avenue jouable est celle de règles du jeu parfaitement prévisibles, par le commerce. C’est d’ailleurs le choix que le PQ a fait dans les années 1990, en misant sur les accords de libre-échange et les institutions héritées de Bretton Woods.
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Dès lors que l’histoire reprend ses droits et que les États réaffirment leurs intérêts et leur puissance, cette psychologie politique devient un frein à la prise en main du destin national. On ne discute plus avec les acteurs qui ne répondent pas aux critères de respectabilité que l’on s’est fixés.
Que l’on parle de la plus grande puissance économique et militaire du monde n’y change rien. L’ombre de Musk paraît plus effrayante encore que celle du Canadien français. La main tendue est celle du diable.
Le PQ se trouve ici devant un dilemme difficile à résoudre. Pour réaliser l’indépendance ou accroître le pouvoir québécois, il doit discuter avec les Américains. Très souvent. Pour le moment, il semble craindre que son électorat le lui reproche.












