Diplomate chevronné et fin observateur du Vatican, Francis Campbell analyse les bouleversements qu'annonce dans l'Église et sur la scène mondiale l’élection de Léon XIV.
Ancien ambassadeur du Royaume-Uni auprès du Saint-Siège de 2005 à 2011, Francis Campbell possède une expertise unique à l’intersection de la diplomatie, des affaires religieuses et des relations internationales.
Actuellement vice-chancelier de l’Université de Notre Dame en Australie, il a également dirigé St Mary’s University à Londres et a été contributeur régulier pour la BBC, The Tablet et Politico.
Fort d’un parcours de plus de deux décennies dans les rouages de la diplomatie britannique, notamment comme conseiller au 10 Downing Street et au Foreign Office, il nous offre ici un éclairage précieux sur l’élection historique du pape américain Léon XIV.
Francis Denis: Quelle a été votre première réaction à l’élection d’un pape américain, issu de l’ordre des Augustins?
Francis Campbell: «C’est à mes yeux un moment véritablement historique pour l’Église catholique. Le fait que Léon XIV soit à la fois un pape américain et issu d’un ordre religieux — les Augustins — rend son élection doublement remarquable.
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Rappelons que cela faisait environ 170 ans, avant l’élection de François, que l’Église n’avait pas eu de pape appartenant à un ordre. Le retour d’un pape religieux après François marque une certaine continuité, mais cette fois avec un enracinement américain.
Sa trajectoire est unique : né aux États-Unis, il a fait ses études supérieures en Italie, a travaillé à Rome comme supérieur général des Augustins, puis a exercé un rôle important au Pérou, allant jusqu’à devenir citoyen péruvien. En tant que supérieur, il supervisait près de 3000 religieux à travers plus de 50 pays.
Qui mieux qu’un pape polyglotte, citoyen de deux Amériques, pour porter ce message à l’échelle planétaire?
Il ne s’agit donc pas d’un prélat national, ou même régional, mais d’une figure déjà profondément internationale, expérimentée dans la gouvernance, et au fait des réalités de l’Église sur plusieurs continents.»
Étiez-vous personnellement surpris par cette élection?
Francis Campbell: «Surpris, oui, mais pas complètement pris au dépourvu. Son nom apparaissait dans certaines conversations informelles comme celui d’un candidat de compromis.
Ce n’était pas l’un des favoris au départ — pas une figure "papabile" évidente — mais plutôt quelqu’un que l’on considérait capable de rassembler. Ce qui a surpris, c’est qu’il aurait été élu dès le quatrième tour de scrutin.

Francis Campbell en compagnie du Pape Benoît XVI durant la cérémonie de présentation des lettres de créance en sa qualité d’ambassadeur au Vatican, en décembre 2005. Courtoisie: Servizio fotografico vaticano.
Or, dans les dynamiques habituelles d’un conclave, quand un pape est élu aussi tôt, cela suggère souvent qu’il faisait partie des candidats de tête dès le début. Ce n’était apparemment pas le cas ici, donc quelque chose a changé à l’intérieur de la chapelle Sixtine. Il a dû y avoir un basculement.
Autre élément de surprise: le fait même qu’il soit américain. Cela brise une tradition tacite dans l’Église qui voulait que les papes ne soient pas issus de grandes puissances politiques.
Cela dit, ce tabou avait déjà été ébranlé en 2005 avec l’élection de Benoît XVI, le premier pape allemand de l’époque moderne. Nous sommes manifestement entrés dans une nouvelle phase de l’histoire de l’Église.»
À votre avis, Léon XIV incarne-t-il une continuité ou une rupture avec son prédécesseur, le pape François?
Francis Campbell: «Je serais tenté de remettre en question la prémisse même de la rupture. On a souvent présenté François comme un pape en rupture, mais en réalité, il s’inscrit dans une tradition évolutive du magistère.
Prenez par exemple Laudato Si: on a beaucoup crédité François pour son engagement sur l’environnement, mais Benoît XVI écrivait déjà de manière très approfondie sur le sujet.
Jean-Paul II, quant à lui, avait mis l’accent sur les jeunes et la nouvelle évangélisation. François n’a fait que prolonger et accentuer ces lignes.
La vraie différence avec ses prédécesseurs tient davantage au style. François avait une manière très personnelle d’exercer le ministère pétrinien, plus directe, plus pastorale peut-être. Léon XIV, de ce que l’on perçoit déjà, aura son propre style, une autre manière de s’adresser au monde. Il n’imitera ni François, ni Benoît XVI, ni Jean-Paul II.
Il apportera une tonalité différente, peut-être plus structurée, mais tout en restant dans la continuité de l’enseignement doctrinal.»
Peut-on s’attendre à un changement dans la posture diplomatique du Saint-Siège, notamment vis-à-vis des États-Unis ?
Francis Campbell: «Il y a ici deux dimensions qu’il faut bien distinguer. La première concerne l’Église catholique aux États-Unis. Léon XIV aura un rôle essentiel à jouer comme facteur d’unité. Le catholicisme américain a été, ces dernières années, traversé par des lignes de fracture assez profondes, tant au niveau du clergé que des fidèles.
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Être capable de rassembler une communauté de plus de 75 millions de personnes, aux sensibilités très diverses, sera l’un de ses premiers grands défis. Il devra être le pasteur de tous, sans se laisser enfermer dans les étiquettes idéologiques.
La seconde dimension est diplomatique. En tant que pape, il ne devra jamais être perçu comme politiquement partisan, même s’il est Américain. Mais cette origine peut l’aider à comprendre les subtilités de la culture politique des États-Unis.
Il connaît les codes, les risques, les tensions. Il peut, je pense, incarner une voix américaine qui parle à l’Amérique... mais depuis des prémisses chrétiennes, non partisanes.
Cela pourrait aider à redonner du crédit moral et spirituel à la parole de l’Église, y compris dans les moments où elle doit exercer une critique constructive vis-à-vis des gouvernements.»
Dans le contexte géopolitique actuel, quel rôle le pape Léon XIV pourrait-il jouer à l’échelle mondiale?
Francis Campbell: «Le choix du nom, Léon XIV, est hautement symbolique. Il fait référence à Léon XIII, pape de la fin du XIXe siècle, considéré comme le père de la doctrine sociale de l’Église.
À une époque de grandes mutations économiques et idéologiques, Léon XIII a montré que l’Église pouvait prendre la parole dans l’espace public, non pour faire de la politique, mais pour rappeler les principes éthiques fondamentaux. Je pense que Léon XIV veut inscrire son pontificat dans cette lignée.
Il prend ses fonctions dans un contexte mondial très troublé: guerre en Ukraine, crise au Proche-Orient, montée des inégalités, urgence climatique, tensions migratoires. Dans tout cela, on sent qu’il souhaite incarner une voix morale forte, mais sans arrogance.
Il a déjà évoqué la nécessité de parler aussi à l’Occident, pas seulement aux périphéries. Les pays dits "chrétiens" eux-mêmes ont parfois besoin d’entendre à nouveau l’Évangile. Et qui mieux qu’un pape polyglotte, citoyen de deux Amériques, pour porter ce message à l’échelle planétaire?»













