Éric Bédard: «le projet souverainiste n’est pas condamné»

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, prononce un discours après sa victoire électorale, à Montréal, le 5 octobre 2026. Photo: Andrej Ivanov / AFP.

Vendredi le 16 octobre 2026, à 09:35

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Éric Bédard: «le projet souverainiste n’est pas condamné»
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Minoritaire, le Parti québécois peut-il mener le Québec à un référendum? L’historien Éric Bédard estime que Paul St-Pierre Plamondon pourrait revenir à la stratégie du «bon gouvernement» pour obtenir une majorité.

 

Historien, essayiste et professeur à l’Université TÉLUQ, Éric Bédard a aussi vécu de l’intérieur les espoirs et les déchirements du mouvement souverainiste.

 

Président du Comité national des jeunes du Parti québécois lors du référendum de 1995, il a raconté cet engagement dans Années de ferveur, 1987-1995. Récit d’une jeunesse militante, paru chez Boréal en 2015 et réédité en 2025 avec une postface inédite. Il a également dirigé Figures marquantes de notre histoire, dont le troisième tome, Inspirer, est paru chez VLB éditeur en 2025.

 

Alors que le PQ doit composer avec un gouvernement minoritaire, notre invité analyse les obstacles à une nouvelle consultation et les moyens de relancer la question nationale. Entretien.

 

Simon Leduc: Le Parti québécois forme un gouvernement minoritaire, mais Paul St-Pierre Plamondon affirme vouloir tenir un référendum sur la souveraineté après le départ de Donald Trump de la présidence américaine. Est-ce réaliste, alors que le camp du «oui» plafonne autour de 30% dans les sondages et que le gouvernement ne dispose pas d’une majorité parlementaire?

 

Éric Bédard: «Indépendamment des sondages, ce sera très compliqué. Si Donald Trump doit quitter la présidence dans deux ans, le calendrier devient particulièrement serré.

 

Historiquement, les gouvernements minoritaires québécois ont eu de la difficulté à durer aussi longtemps, puisqu’ils doivent constamment négocier avec les partis d’opposition pour légiférer.

 

L'historien Éric Bédard. Courtoisie.

 

 

Il y a également une difficulté sur le plan institutionnel. Si je me souviens bien, la mécanique référendaire nécessite un soutien de l’Assemblée nationale. Le gouvernement ne peut probablement pas simplement décréter la tenue d’un référendum sans obtenir l’appui parlementaire nécessaire. En 1995, la question référendaire avait été adoptée à l’Assemblée nationale.

 

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Comment le Parti québécois pourrait-il faire adopter une question référendaire alors que les trois autres partis ont des visions très différentes? Québec solidaire est souverainiste, mais sa démarche diffère assez drastiquement de celle du PQ…

 

Il faut reconnaître que Paul St-Pierre Plamondon est un chef politique qui possède des idées claires et qui indique où il souhaite aller. C’est devenu rare! Toutefois, je ne suis pas certain qu’il disposera des moyens politiques nécessaires pour mettre son projet en œuvre dans les circonstances actuelles.»

 

Le PQ pourrait-il s’entendre avec Québec solidaire en adoptant certaines mesures progressistes en échange d’un appui au référendum?

 

Éric Bédard: «Je vois difficilement comment une alliance organique et durable pourrait fonctionner. Le Parti québécois veut notamment assainir les finances publiques, réduire certaines contraintes réglementaires et stabiliser, voire diminuer, l’immigration. Ses positions sur ces questions sont assez claires.

 

Québec solidaire défend des orientations économiques et sociales différentes. Même si les deux formations pouvaient s’entendre sur certains dossiers (par exemple, l’itinérance), il serait surprenant que le PQ accepte de se lier les mains en adoptant des pans entiers du programme de QS.

 

Il faut également tenir compte des tensions internes à Québec solidaire. Il existe parfois un décalage entre l’aile parlementaire, qui doit composer quotidiennement avec les réalités du travail législatif, et une base militante susceptible de défendre des positions plus radicales.

 

Une partie du parti privilégie une approche pragmatique, axée sur la possibilité de gouverner. Une autre mise davantage sur les actions d’éclat ou une forme de populisme mais de gauche.

 

Même si l’aile parlementaire de QS concluait une entente de bonne foi avec le PQ, rien ne garantirait que la base militante accepterait ces compromis. Cette réalité rend toute alliance particulièrement difficile.»

 

Le Parti québécois pourrait-il plutôt se tourner vers le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime pour faire avancer des dossiers comme la laïcité ou le rapatriement de pouvoirs en immigration?

 

Éric Bédard: «Là aussi, le gouvernement se retrouverait devant une quadrature du cercle. Le Parti conservateur a répété son opposition à la tenue d’un référendum. Si le PQ se rapprochait trop de cette formation, il risquerait de devoir abandonner son projet souverainiste.

 

Aussi, une alliance affirmée avec les conservateurs pourrait éloigner définitivement Québec solidaire, y compris sur la question référendaire.

 

C’est pourquoi je crois que le gouvernement péquiste cherchera plutôt à avancer au cas par cas. Il pourrait obtenir l’appui de QS sur certains enjeux sociaux, puis celui des conservateurs sur d’autres questions.

 

Le référendum risque donc de s’éloigner dans le contexte actuel. Cela ne signifie pas qu’il est impossible, mais les obstacles politiques sont considérables.»

 

Quelle stratégie le Parti québécois devrait-il adopter pour obtenir une majorité aux prochaines élections et se donner les moyens de tenir un référendum?

 

Éric Bédard: «Je pense que, dans les circonstances, la direction péquiste risque de revenir à la méthode de René Lévesque et de Jacques Parizeau: démontrer d’abord que le Parti québécois peut former un "bon gouvernement".

 

S’agissant de Jacques Parizeau, le slogan du PQ lors de l’élection de 1994 était "L’autre façon de gouverner". Il fallait d’abord montrer aux Québécois que le PQ avait une vision concrète de la société et qu’il ne se préoccupait pas uniquement de l’indépendance.

 

Aujourd’hui, le contexte politique est différent. Le Québec semble pencher davantage vers le centre droit, malgré une polarisation grandissante. Le PQ pourrait donc chercher à élargir son électorat en adoptant une approche plus rassembleuse, sans nécessairement renoncer à ses principes.

 

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La culture politique québécoise est historiquement marquée par la recherche de compromis et une certaine méfiance envers les extrêmes. Au XIXe siècle, le Québec ne s’est pas rangé derrière les courants ultramontains les plus rigides.

 

Dans les années 1930, nos élites ont privilégié la doctrine sociale de l’Église. Puis, dans les années 1960 et 1970, malgré l’influence de courants d’extrême gauche chez certains jeunes, le Parti québécois s’est davantage orienté vers la social-démocratie.

 

Cette préférence pour le compromis pourrait expliquer en partie la difficulté à mobiliser les Québécois autour d’un référendum. Une telle consultation oblige la population à se prononcer sur un choix clivant, alors que la politique québécoise repose souvent sur la recherche de consensus.

 

Le PQ devrait donc montrer qu’il est capable de gouverner avec les autres formations politiques et de répondre aux préoccupations immédiates de la population. Après quelques années, il pourrait ainsi espérer obtenir un mandat plus fort.»

 

Malgré les difficultés actuelles, croyez-vous que le projet souverainiste peut encore progresser?

 

Éric Bédard: «Je crois beaucoup à la contingence historique, aux revirements et aux surprises. Rien n’est jamais joué d’avance. Il est vrai que les conditions actuelles ne semblent pas particulièrement favorables au camp du Oui, mais il serait excessif de conclure que le projet souverainiste est condamné.

 

Je pense depuis longtemps qu’il serait intéressant de dépasser le modèle traditionnel d’un référendum portant essentiellement sur une seule option. On pourrait plutôt demander aux Québécois quelle orientation constitutionnelle ils privilégient en premier.

 

Il pourrait y avoir trois grandes possibilités: le statu quo constitutionnel et la signature de la Loi constitutionnelle de 1982, la souveraineté du Québec ou une réforme importante du fédéralisme prévoyant notamment le rapatriement de certains pouvoirs et une reconnaissance constitutionnelle particulière du Québec.

 

Cette troisième option pourrait prendre la forme d’un statut de nation ou d’une reconnaissance de la société distincte, accompagnée de pouvoirs supplémentaires. Il faudrait évidemment préciser les modalités pour que les électeurs comprennent exactement ce qui leur est proposé.

 

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L’avantage d’une telle démarche serait de déterminer plus clairement ce que les Québécois souhaitent. On débat de ces questions depuis les années 1960, mais on ne sait pas toujours quelle solution de rechange au statu quo bénéficie du soutien le plus important.

 

Une consultation de cette nature pourrait aussi renforcer le rapport de force du gouvernement québécois face à Ottawa. Même si la souveraineté ne remportait pas la faveur populaire, un appui majoritaire à une réforme constitutionnelle pourrait donner au Québec un mandat politique pour réclamer davantage de pouvoirs.»

 

Une entente fédérale renouvelée, inspirée notamment des discussions constitutionnelles des décennies précédentes, pourrait-elle constituer une solution de rechange à l’indépendance?

 

Éric Bédard: «C’est effectivement une possibilité. Il faudrait alors présenter clairement les différentes options, plutôt que de se limiter à un affrontement entre le statu quo et la souveraineté.

 

Idéalement, la question nationale devrait dépasser les intérêts partisans. On peut faire un parallèle avec l’environnement: bien des écologistes sont contre l’idée de "Parti vert" parce qu’ils croient que l’environnement est une cause à ce point fondamentale qu’elle devrait être transpartisane.

 

De la même façon, l’avenir constitutionnel du Québec pourrait devenir un enjeu transpartisan, même si je reconnais que cette perspective relève en partie du souhait.

 

L’essentiel est de ne pas céder au fatalisme. Le contexte politique peut changer rapidement.

 

La priorité du Parti québécois pourrait être de démontrer sa capacité à gouverner, de bâtir des alliances ponctuelles et de gagner la confiance d’un électorat plus large. C’est peut-être à cette condition qu’il pourra un jour disposer des moyens politiques nécessaires pour faire avancer son projet souverainiste.»