Défiance envers les institutions, violences dans les banlieues et récupération politique: Christian Rioux décrypte la révolte lycéenne en France, qui pourrait renforcer le RN comme dissuader certains électeurs de l’appuyer.
Enseignants absents, bâtiments vétustes, horaires surchargés: les revendications des lycéens français sont nombreuses. Mais comment expliquer l’intensité des violences qui accompagnent le mouvement? Et quelles pourraient en être les conséquences politiques?
Journaliste, chroniqueur et essayiste, Christian Rioux a été correspondant du Devoir à Paris pendant trente ans, de 1995 à 2025. Entretien.
Simon Leduc: Quelles sont les principales revendications à l’origine des manifestations dans les lycées français?
Christian Rioux: «C’est difficile à déterminer, parce que les revendications sont nombreuses et qu’aucune ne semble véritablement dominer.
En France, les grandes mobilisations étudiantes reviennent régulièrement, souvent autour des conditions d’accès au marché du travail ou de projets de réforme gouvernementaux. Dans ces cas-là, il est généralement possible de négocier avec les mouvements étudiants.
Cette fois-ci, les demandes sont beaucoup plus dispersées. Certains dénoncent les absences d’enseignants qui ne sont pas remplacés, d’autres l’état vétuste des bâtiments, les horaires trop chargés ou mal organisés, ou encore le manque de temps pour dîner à la cantine.
Des manifestants se tiennent devant des poubelles en feu lors d’une manifestation de lycéens pour de meilleures conditions d’apprentissage, à Bordeaux, le 8 octobre 2026. Photo: Christophe ARCHAMBAULT / AFP.
La question du remplacement des enseignants semble être celle qui revient le plus souvent. Le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, a d’ailleurs annoncé le recrutement de 3 000 remplaçants. Reste à savoir comment il compte s’y prendre.
En France, on ne peut pas simplement trouver des personnes titulaires d’un baccalauréat ou d’une maîtrise et les placer devant une classe. Le système privilégie des enseignants qualifiés, ce qui complique le recrutement.»
La vétusté des établissements justifie-t-elle également la colère des jeunes?
Christian Rioux: «Il existe effectivement des établissements en mauvais état, mais la situation est plus nuancée qu’on le laisse parfois entendre. La France dépense environ 28% de plus par élève au lycée que la moyenne des pays de l’OCDE. Ce n’est donc pas un pays qui abandonne complètement son système scolaire.
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Prenons l’exemple du lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis, qui a été associé au début du mouvement. L’établissement est vétuste, mais des travaux de rénovation sont en cours et un budget de 48 millions d’euros aurait été voté pour le projet.
Il faut aussi rappeler que les enseignants affectés dans les zones d’éducation prioritaire reçoivent des indemnités supplémentaires, notamment pour encourager les candidatures dans des secteurs où le recrutement est difficile.»
Comment expliquez-vous le niveau de violence observé pendant ces manifestations?
Christian Rioux: «C’est précisément ce qui me frappe. J’ai couvert des manifestations étudiantes par le passé, mais je n’avais jamais vu une telle intensité de violence. Des enseignants ou des proviseurs agressés, un professeur aspergé d’essence après avoir tenté d’éteindre un incendie: ce sont des actes particulièrement graves.
Il faut également tenir compte des blessés parmi les manifestants et les policiers. Les chiffres évoqués dans le débat public font état de centaines de policiers blessés et de nombreux lycéens touchés, parfois gravement.
À mon avis, une partie de l’explication tient au fait que le mouvement est parti de certaines banlieues. On y retrouve des groupes de jeunes chez lesquels la défiance envers les institutions est forte.
Les émeutes précédentes avaient déjà montré que des symboles de l’autorité publique, mais aussi des services comme les pompiers, pouvaient être pris pour cible.
Je distingue toutefois ces violences des manifestations étudiantes plus traditionnelles. Lors d’autres rassemblements, notamment à Paris, les affrontements ont été d’une nature différente. Il semble donc y avoir plusieurs dynamiques au sein du mouvement.»
Peut-on établir un lien entre cette violence, l’immigration et la montée de l’islamisme dans certaines banlieues?
Christian Rioux: «Il faut être prudent dans la manière de poser la question. Une partie des jeunes impliqués dans les violences sont issus de l’immigration, mais cela ne permet évidemment pas de généraliser à l’ensemble des immigrés ou des habitants des banlieues.
Ce que j’observe surtout, c’est une forme de rupture avec les institutions et avec une partie des valeurs communes de la société française. Certains slogans religieux entendus pendant les rassemblements m’ont également surpris. Je n’avais pas l’habitude d’entendre ce type de slogans dans des manifestations étudiantes.
Un lycéen scande des slogans au mégaphone lors du blocage du lycée Déodat-de-Séverac, à Toulouse, le 8 octobre 2026. Photo: Lionel BONAVENTURE / AFP.
Des personnes évoquent la présence de mouvances islamistes ou de réseaux liés aux Frères musulmans. Je ne suis pas en mesure de confirmer ces affirmations. Il faut distinguer une éventuelle organisation politique de l’influence d’un environnement culturel ou idéologique.
Le pédopsychiatre Maurice Berger a notamment alerté sur la radicalisation de certaines formes de violence chez des jeunes.
Les phénomènes de groupe, la formation de bandes et la surenchère entre garçons peuvent contribuer à l’escalade. Cela mérite d’être étudié sérieusement, sans attribuer à une origine ou à une religion une responsabilité collective.»
La France insoumise tente-t-elle de récupérer politiquement les événements?
Christian Rioux: «Oui, je pense que La France insoumise cherche à tirer un avantage politique de la situation. Il est toutefois beaucoup plus difficile de déterminer dans quelle mesure elle a participé à l’organisation du mouvement ou influencé son déclenchement.
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Je ne crois pas que ce parti ait créé la colère initiale. Il a plutôt soufflé sur des braises déjà présentes. Certaines interventions de responsables politiques ont aussi suscité des critiques, notamment lorsqu’ils ont semblé se ranger ouvertement du côté des manifestants plutôt que de chercher à apaiser les tensions.»
Ces violences pourraient-elles profiter au Rassemblement national lors de la présidentielle de 2027?
Christian Rioux: «C’est tout à fait possible. L’insécurité et l’immigration occupent une place importante dans le discours du Rassemblement national. Des scènes de violence comme celles que nous observons peuvent renforcer, chez certains électeurs, l’idée qu’il faut une réponse plus ferme de l’État.
Mais il existe un effet inverse. Des électeurs pourraient craindre qu’une victoire du Rassemblement national provoque de nouvelles émeutes dans les banlieues. Ils pourraient alors hésiter à voter pour ce parti, même s’ils partagent certaines de ses préoccupations.»
Que devrait faire le gouvernement pour sortir de cette crise?
Christian Rioux: «Le gouvernement semble démuni devant des demandes aussi dispersées. Il craint également une nouvelle vague d’émeutes. À mon avis, il risque de privilégier les discussions et d’attendre que les vacances scolaires contribuent à faire retomber la tension.
Le problème, c’est qu’il manque un discours politique capable de reconnaître les difficultés des jeunes tout en rappelant certaines réalités: des sommes importantes sont consacrées à l’éducation et aux quartiers défavorisés, et les violences contre les enseignants, les policiers ou les pompiers ne peuvent pas être justifiées par l’état des bâtiments.»
Cette crise illustre-t-elle l’affaiblissement de la présidence d’Emmanuel Macron?
Christian Rioux: «Je pense que c’est largement le sentiment qui domine en France, à l’exception des macronistes les plus convaincus. Le gouvernement paraît impuissant sur plusieurs fronts, qu’il s’agisse de la politique intérieure, de l’économie ou des relations internationales.
Cette fragilité se reflète dans les intentions de vote. Marine Le Pen et Jordan Bardella restent très bien placés dans les sondages, tandis qu’Édouard Philippe, qui apparaissait comme un candidat potentiel sérieux du centre, connaît des difficultés.
La gauche, de son côté, demeure divisée, même si Jean-Luc Mélenchon semble progresser.
La droite et le centre risquent donc de se retrouver avec plusieurs candidatures concurrentes, ce qui pourrait fragmenter leur électorat. Dans ces conditions, le paysage politique français demeure très favorable au Rassemblement national.»
Un second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon pourrait-il accentuer les tensions?
Christian Rioux: «Oui, un tel scénario pourrait approfondir la polarisation. Jean-Luc Mélenchon parle depuis plusieurs années d’un "troisième tour" qui se jouerait dans la rue après l’élection. Cette rhétorique contribue à présenter le scrutin comme une confrontation qui dépasse le simple choix électoral.
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Je considère également que M. Mélenchon a fait évoluer sa stratégie politique. Autrefois davantage associé à une tradition républicaine et laïque, il mise aujourd’hui beaucoup plus sur la mobilisation des quartiers populaires et des électeurs issus de l’immigration, dont une partie participe peu aux élections.
Mais cette stratégie s’accompagne d’un discours très conflictuel envers certaines institutions et envers ses adversaires.
Il ne faut cependant pas considérer les violences comme inévitables: tout dépendra des discours des candidats, de la réaction des institutions et de la capacité des responsables politiques à empêcher que la compétition électorale se transforme en affrontement dans la rue.»












