Face à la Chine, «le Canada doit renforcer sa présence dans l’Arctique»

Des soldats canadiens participent à l’opération Nanook, exercice annuel visant à renforcer la présence militaire du Canada dans l’Arctique à Inuvik, 2 mars 2025. Photo: Cole BURSTON pour l’AFP.

Mercredi le 19 août 2026, à 15:20

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Face à la Chine, «le Canada doit renforcer sa présence dans l’Arctique»
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Alors que des bouées chinoises capables de transmettre des renseignements ont été découvertes dans les eaux canadiennes, l’ex-ambassadeur Guy Saint-Jacques appelle Ottawa à renforcer sa présence face aux ambitions de Pékin dans l’Arctique.

 

Alors que la Chine intensifie sa présence dans l’Arctique, le Canada doit renforcer sa capacité à surveiller et à défendre son territoire nordique. 

 

Deux brise-glaces chinois ont récemment navigué dans les eaux de l’Arctique près de l’Alaska, attirant l’attention des autorités canadiennes et américaines. 

 

Pour mieux comprendre les ambitions de Pékin, mais aussi celles de Moscou dans cette région névralgique, ainsi que les défis auxquels Ottawa est confronté, nous nous sommes entretenus avec Guy Saint-Jacques, ambassadeur du Canada en Chine de 2012 à 2016, et expert des questions chinoises.

 

Simon Leduc: Quels sont les objectifs de la Chine avec ses brise-glaces dans l’Arctique?


Guy Saint-Jacques: «La Chine s’intéresse à l’Arctique depuis plusieurs années. Elle considère cette région comme stratégique, tant sur le plan militaire qu’économique. L’Arctique possède d’importantes ressources de pétrole, de gaz naturel et de minerais encore largement inexploitées.

 

La Chine s’intéresse également aux ressources liées à la pêche. Ses flottes de pêche se rendent de plus en plus dans l’océan Arctique durant l’été, lorsque les conditions permettent davantage la navigation.

 

Il y a aussi un intérêt commercial. La route maritime passant par l’Arctique permet de réduire considérablement la distance entre la Chine et l’Europe. De plus en plus de cargos chinois empruntent cette voie, avec l’aide des brise-glaces russes.

 

Guy Saint-Jacques, ambassadeur du Canada à Pékin de 2012 à 2016. Photo: La Presse.

 

 

La Chine s’est par ailleurs autoproclamée "État proche de l’Arctique", ce qui lui sert à justifier son intérêt pour la région. Lorsque j’étais ambassadeur, j’ai constaté que les Chinois souhaitaient développer différents projets de collaboration dans l’Arctique.

 

Il faut faire preuve d’une grande vigilance, puisque le Canada possède des intérêts économiques et politiques importants à défendre. Malheureusement, nous ne sommes pas encore complètement équipés pour assurer notre souveraineté dans l’Arctique.»

 

Y a-t-il eu des tensions entre les États-Unis et la Chine dans l’Arctique?


Guy Saint-Jacques: «Je ne pense pas qu’il y ait eu de tensions importantes jusqu’à maintenant.

 

Les passages des navires sont surveillés étroitement et, jusqu’ici, les Chinois respectent les règles du droit maritime international. Ils restent généralement dans les zones où ils peuvent circuler et évitent de s’approcher trop près des côtes.

 

Cela dit, il faut rester vigilant. Le Canada a déjà connu la visite de navires chinois dans l’Arctique. En 1999, le brise-glace chinois Xue Long est venu dans le port de Tuktoyaktuk. Également, en 2017, ce brise-glace a navigué dans le passage du Nord-Ouest avec, à son bord, un représentant de la Garde côtière canadienne.»

 

La présence de navires chinois représente-t-elle également un enjeu de sécurité?


Guy Saint-Jacques: «Je réponds par l’affirmative. Il ne faut pas uniquement considérer les intérêts commerciaux de la Chine. Les voyages de ses navires peuvent également servir à recueillir des renseignements.

 

La Marine royale canadienne a notamment découvert des bouées chinoises dans les eaux territoriales canadiennes qui pouvaient transmettre de l’information. Certains équipements peuvent également recueillir des données sur les fonds marins, les déplacements des poissons et potentiellement ceux des sous-marins.

 

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Les Chinois peuvent ainsi utiliser les passages de leurs navires pour effectuer de la cartographie sous-marine et mieux comprendre les conditions dans lesquelles leurs propres sous-marins pourraient éventuellement naviguer.

 

Il s’agit donc à la fois d’un enjeu commercial et stratégique. La Chine sait qu’avec les changements climatiques et la transformation de l’Arctique, cette région sera de plus en plus accessible et qu’elle pourrait y jouer un rôle économique important.»

 

Le Canada n'est donc pas suffisamment présent dans l’Arctique.


Guy Saint-Jacques: «Le Canada doit encore renforcer considérablement sa présence. Nous avons quelques navires qui opèrent principalement durant l’été, quelques bases militaires et une ligne de radars.

 

Cette ligne de radars sert notamment à détecter des missiles qui pourraient provenir de la Russie, dans le cadre de notre partenariat avec les États-Unis (le NORAD). 

 

Le lieutenant-colonel Darren Turner s’adresse à des soldats de la 5e Division du Canada lors de l’opération Nanook, à Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest, le 2 mars 2025. Photo: Cole BURSTON pour l’AFP.

 

 

Ottawa a toutefois annoncé des investissements importants afin de construire de nouvelles routes et de nouveaux ports dans le Nord. Ces infrastructures auront un double objectif: permettre une meilleure exploitation des ressources naturelles et renforcer la présence canadienne dans l’Arctique.

 

Si des terres rares et des minéraux critiques sont découverts, il faut pouvoir les transporter vers les ports. Il faut donc développer les infrastructures nécessaires.»

 

Les Forces armées canadiennes peuvent-elles vraiment assurer une présence suffisante?


Guy Saint-Jacques: «Le Canada a commandé plusieurs navires destinés à la défense côtière et à la Marine royale canadienne. Leur livraison s’échelonnera toutefois sur les 15 à 20 prochaines années.

 

L’armée canadienne organise également davantage d’exercices dans le Nord. Les Rangers canadiens jouent aussi un rôle important. Ces derniers, dont une importante proportion est composée d’Autochtones, patrouillent le territoire et peuvent signaler la présence de navires ou d’autres activités inhabituelles.

 

On parle d’investissements de plusieurs millions, voire de milliards de dollars, mais tout cela prendra du temps.»

 

Existe-t-il des différends entre le Canada et les États-Unis concernant l’Arctique?


Guy Saint-Jacques: «Nos deux pays ont encore des différends concernant certaines frontières maritimes, notamment dans la région située entre l’Alaska et le Canada.

 

Il existe également un désaccord important concernant le passage du Nord-Ouest. Le Canada considère que ce passage fait partie de ses eaux territoriales, tandis que les États-Unis estiment qu’il s’agit d’un détroit international et qu’ils peuvent donc y naviguer sans demander l’autorisation du Canada.

 

Cette question pourrait devenir de plus en plus importante avec l’intensification de la navigation commerciale dans l’Arctique.»

 

Quelle route maritime sera la plus utilisée dans l’Arctique?


Guy Saint-Jacques: «Le passage du Nord-Ouest demeure difficile à naviguer, notamment en raison de la présence de glace et de ses passages étroits. La route maritime du Nord, qui longe la côte nord de la Russie, pourrait donc être davantage utilisée pour le transport commercial.

 

La Chine surveille également attentivement cette situation parce qu’il existe un parallèle avec la question de Taïwan.

 

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Les États-Unis et plusieurs pays occidentaux considèrent le détroit de Taïwan comme une voie maritime internationale. La Chine, pour sa part, revendique sa souveraineté sur Taïwan et considère donc la question différemment.

 

Depuis une dizaine d’années, des navires militaires canadiens ont transité par le détroit de Taïwan, généralement en compagnie de navires américains ou australiens. La Chine pourrait être tentée d’adopter une position similaire à celle des États-Unis concernant le passage du Nord-Ouest en affirmant qu’il ne s’agit pas d’eaux territoriales canadiennes.

 

Cela ajoute une certaine complexité aux relations internationales dans l’Arctique.»

 

Le Canada devrait-il régler son différend avec les États-Unis concernant le passage du Nord-Ouest?


Guy Saint-Jacques: «Ce serait souhaitable. Il serait beaucoup plus simple pour le Canada de parvenir à une entente avec les États-Unis sur les frontières maritimes et sur le statut du passage du Nord-Ouest.

 

Toutefois, compte tenu du contexte politique actuel et de la présidence de Donald Trump, je ne pense pas que ce soit le moment pour Ottawa de pousser fortement cette question.»

 

La Russie représente-t-elle une menace plus importante que la Chine dans l’Arctique?

 

Guy Saint-Jacques: «La Russie constitue actuellement une présence beaucoup plus importante dans l’Arctique. Elle possède de nombreuses infrastructures et une importante flotte de brise-glaces.

 

La Russie a des intérêts commerciaux considérables en Sibérie. Elle doit pouvoir transporter son gaz naturel et ses minerais vers les marchés internationaux. Elle souhaite également étendre et consolider sa présence territoriale dans l’Arctique.

 

Moscou possède une expérience beaucoup plus importante que le Canada en matière de navigation et d’exploitation du territoire nordique. Les Russes sont notamment capables de déplacer des cargos dans des conditions difficiles grâce à leur importante flotte de brise-glaces.»

 

La Chine et la Russie collaborent-elles dans l’Arctique?


Guy Saint-Jacques: «La Russie dispose d’immenses ressources naturelles, mais elle n’a pas toujours les capitaux nécessaires pour développer pleinement les ressources de la Sibérie.

 

Elle dépend donc de plus en plus des investissements chinois. La Chine investit notamment dans l’exploitation du gaz naturel en Sibérie.

 

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Cette situation commence toutefois à inquiéter certains Russes, qui craignent que les investissements chinois ne compromettent progressivement leur souveraineté économique.

 

La relation demeure donc complexe: la Chine investit en Russie et profite de ses infrastructures et de ses brise-glaces, tandis que Moscou a besoin des capitaux chinois pour développer ses ressources.»

 

Le Canada risque ainsi de perdre du terrain dans l’Arctique.


Guy Saint-Jacques: «C’est un risque qu’il faut prendre au sérieux. Même si l’Arctique semble très éloigné pour la majorité des Canadiens, l’absence de présence canadienne sur le terrain pourrait éventuellement créer un problème de souveraineté.

 

Si le Canada ne développe pas ses infrastructures et ne maintient pas une présence militaire et économique suffisante, d’autres puissances pourraient occuper davantage l’espace.

 

Il faut donc investir maintenant afin d’éviter de se retrouver, dans plusieurs années, devant une situation où des entreprises ou des installations étrangères seraient implantées dans le Nord et où le Canada devrait défendre sa souveraineté.»

 

Le gouvernement canadien investit-il suffisamment dans le Nord?


Guy Saint-Jacques: «Le gouvernement a compris l’importance du problème et investit maintenant des milliards de dollars. Toutefois, ces investissements prendront plusieurs années avant de produire leurs effets.

 

La construction d’infrastructures dans l’Arctique est particulièrement difficile. Les routes doivent notamment être construites sur le pergélisol. Or, avec les changements climatiques, celui-ci commence à fondre à plusieurs endroits. Cela rend les travaux beaucoup plus complexes et coûteux sur le plan de l’ingénierie.»

 

Les changements climatiques compliquent-ils également la vie des populations du Nord?


Guy Saint-Jacques: «C’est une évidence. Lorsque j’étais négociateur en chef pour le Canada sur les changements climatiques, j’avais rencontré des leaders inuits qui m’avaient expliqué les conséquences concrètes de la fonte du pergélisol et de l’érosion côtière.

 

Certains villages devaient être déplacés parce qu’ils étaient construits près de la mer et que l’érosion gagne du terrain. Le pergélisol qui fond entraîne également des problèmes pour les bâtiments. On m’avait montré des photos de maisons dont un côté s’était enfoncé, au point où certaines portes ne fermaient plus correctement.

 

Cela démontre à quel point il est coûteux et difficile de construire dans l’Arctique. Malgré tout, le Canada n’a pas le choix: il doit investir dans ses infrastructures et assurer une présence durable dans cette région stratégique.»