Au Québec, la présence des femmes en politique atteint déjà un sommet historique. Pourtant, certains persistent à transformer la parité en impératif moral, comme si la démocratie devait parfaitement refléter statistiquement la société.
Le 12 mars dernier, dans les pages du Journal de Montréal, Karine Gagnon remettait sur la table une préoccupation désormais familière. Dans un climat politique rendu plus rude par la «polarisation», les femmes hésiteraient davantage à faire le saut en politique.
L’article s’appuie notamment sur les propos de Catherine Fournier, mairesse de Longueuil, et dit que les femmes iraient d’abord en politique «pour porter des projets et faire une différence», tout en se reconnaissant moins dans les modèles de «confrontation».
D’où, selon cette logique, le devoir pour les partis, en vue du scrutin québécois du 5 octobre 2026, de recruter autant de femmes que d’hommes, de mieux les former, de mieux les entourer, voire, pour certains, d’envisager des mécanismes transitoires plus complexe pour installer durablement cette parité.
Ce qu’il faut d’abord écarter
Qu’on ne se méprenne pas sur l’élan de cette réflexion. Il ne s’agit nullement ici d’amoindrir la femme, ni dans sa dignité, ni dans ses droits, ni dans sa capacité à exercer les plus hautes responsabilités.
L’égalité en droit ne se discute pas. La dignité ne se hiérarchise pas. Nous sommes tous égaux devant Dieu. Et il serait absurde de nier qu’il existe, en politique comme dans d’autres sphères, des femmes remarquables comme des hommes médiocres.
Mais c’est précisément parce qu’il faut prendre les femmes sérieusement, qu’il faut aussi renoncer à les traiter comme matériau statistique qu’il se faudrait de répartir dans les institutions selon un quota vertueusement satisfaisant.
À force de ne penser la présence des femmes qu’en simples termes de sous-représentation numérique, on finit par oublier la question la plus élémentaire: les femmes veulent-elles, dans les mêmes proportions que les hommes, entrer dans cet univers, y consentir et s’y exposer?
Le chiffre n’est pas justice
La phrase selon moi centrale de l’article est révélatrice. Les partis auraient, dit-on, «le devoir de recruter autant de femmes que d’hommes, même si elles sont plus difficiles à convaincre».
Car enfin, que signifie un devoir de produire un résultat numérique là même où il faut redoubler d’efforts pour y susciter l’adhésion pleine?
La liberté authentique inclut aussi la possibilité d’une dissymétrie.
Que dire de cette difficulté à convaincre? Qu’un obstacle historiquement injuste et patriarcal demeure? Ou peut-être aussi que l’intérêt pour la politique, ou du moins pour la forme actuelle qu’elle a prise, «polarisante», ne peut se distribuer mécaniquement de façon paritaire entre les sexes.
Or cette question devient d’autant plus légitime que le tableau québécois véritable est moins vrai que ne le laisse croire le narratif d’une exclusion systématique.
Car pourtant, lors des élections provinciales de 2022, 58 femmes ont été élues à l’Assemblée nationale, soit 46% de l’ensemble des élus, un sommet historique pour le Québec.
Nous ne sommes donc pas devant une absence des femmes, bien au contraire, mais plutôt devant un écart résiduel entre une présence très forte et l’optimal d’une symétrie plutôt stricte.
Et il y a là une différence que l’on tente de ne pas voir. C’est une chose de combattre un empêchement injuste historiquement; c’en est une autre chose de transformer en impératif politique et morale la parfaite correspondance des ratios.
Représenter n’est pas reproduire
Notre social-démocratie postmoderne a pris l’habitude de confondre représentation et reproduction. Représenter, dans cette logique, ce ne serait plus de gouverner en vue du bien commun, ni de porter une vision de la cité, ni d’y défendre une orientation bénéfique du régime.
Ce serait refléter le plus exactement possible, entre les murs de nos institutions, la composition sociologique même de la société.
Or, disons qu’un peuple n’est pas représenté par ce que chacune de ses catégories s’y retrouve à proportion précise. Il est selon moi représenté lorsque des hommes et des femmes, des gens qui peu importe le ratio, sont saisis d’une responsabilité commune, qui parlent et agissent en vue d’un monde commun.
La politique n’a pas à être un miroir, et n’a jamais eu pour but de reproduire photographiquement la société. Elle a pour dessein pour la diriger sainement.
On demande actuellement que la politique soit conforme au récit que nous voulons tenir sur nous-mêmes.
La liberté de choix, pour de vrai
Il est devenu banal d’invoquer la liberté de choix, mais à condition que cette liberté produise le résultat attendu par l’idéologie du temps.
Si les femmes choisissaient en grand nombre la politique, on y verrait la preuve d’une avancée. Qu’elles s’en détournent, ou qu’elles s’y engagent autrement, ramène le soupçon. Il faudrait donc réingénieriser les trajectoires, car elles sont encore formées de blessures patriarcales.
À lire aussi: Constitution québécoise: des «féministes» contre la catégorie «femme»
Mais une liberté authentique inclut aussi la possibilité d’une dissymétrie. En incluant le droit de ne pas vouloir en nombre égal ce que l’institution, les partis ou les chroniqueurs souhaiteraient voir.
Le refus de cette possibilité nous révèle d’ailleurs quelque chose de plus profond: le fait que nous supportons de moins en moins que les choix réels des citoyens viennent troubler nos schémas théoriques et notre vision du monde.
À cet égard, le discours sur le «plafond de verre» fonctionne souvent comme une réponse déjà prête, appliquée avant même d’avoir examiné la question complètement.
Qu’il existe parfois des obstacles, je n’en doute point. Mais qu’ils expliquent à eux seuls toute asymétrie, voilà ce qui alors relève plutôt du petit catéchisme woke.
Les asymétries que l’on refuse de voir
Nous nous passionnons pour la parité dans les lieux de pouvoir, mais nous parlons rarement avec la même fougue des déséquilibres massifs dans les lieux de déchéance.
Dans le système correctionnel québécois, les cohortes étudiées par le ministère de la Sécurité publique comptent plusieurs fois plus d’hommes que de femmes, et les taux de récidive demeurent aussi plus élevés chez les hommes.
De même, au Québec, les hommes de 15 ans et plus sont plus nombreux que les femmes à avoir vécu un épisode d’itinérance visible ou cachée au cours des cinq dernières années, et ils sont proportionnellement plus nombreux à en avoir vécu un au cours de leur vie.
À lire aussi: Argentine: des voix s’élèvent contre les fausses accusations de viol
Quant à la consommation excessive d’alcool, elle demeure aussi plus élevée chez les hommes que chez les femmes dans les données québécoises récentes.
Je ne dis pas cela pour établir une concurrence des malheurs, ni pour rabattre la politique sur une sociologie de la misère. J’observe seulement que notre sensibilité égalitaire est sélective.
Elle nous exige la symétrie là où il y a du prestige et de la reconnaissance, mais elle l’exige beaucoup moins là où il y a désaffiliation ou chute de l’âme.
Pour peu qu’on puisse le dire, cela devrait au moins nous rendre prudents avant de transformer la parité en fin ultime.
Ce que l’article oublie
Le texte de Karine Gagnon contient une intuition assez. Que la politique contemporaine, surexcitée, spectacle, émotive, repousse sans doute une partie des meilleures volontés, féminines comme masculines.
Mais au lieu d’en tirer une critique de la forme même qu’a prise notre vie politique, on préfère y conclure qu’il faudrait y adapter davantage l’institution pour atteindre le bon ratio.
Alors que c’est peut-être l’inverse qu’il faudrait se demander. Et si le problème n’était pas d’abord que les femmes n’entrent pas assez dans la politique telle qu’elle est, mais que la politique telle qu’elle est devenue n’attire plus sainement ceux et celles qui auraient le plus à y apporter?










