Le pape Léon XIV met en garde contre l’instrumentalisation politique de la foi. Une question centrale émerge dans un contexte de chocs identitaires: le nationalisme chrétien est-il compatible avec le message universaliste de l’Église?
«Entraîner les paroles de la foi dans le combat politique, bénir le nationalisme et justifier religieusement la violence et la lutte armée» sont «des formes de blasphème qui obscurcissent le Saint Nom de Dieu».
Tel est le message rédigé par Léon XIV, jeudi 18 décembre, en vue de la Journée mondiale de la Paix qui se déroulera le 1er janvier 2026.
Un contexte de réarmement généralisé
Le souverain pontife poursuit: «les grandes traditions spirituelles, tout comme l’usage correct de la raison, nous font aller au-delà des liens du sang ou de l’ethnie, au-delà de ces fraternités qui ne reconnaissent que ceux qui leur ressemblent et rejettent ceux qui sont différents».
Et de dénoncer la «déstabilisation planétaire» induite par l’augmentation de 9,4% des dépenses militaires entre 2023 et 2024, ainsi que «les campagnes de communication et les programmes éducatifs [...] qui diffusent la perception de menaces et transmettent une notion purement armée de défense et de sécurité».
Alors que les États-Unis viennent de bombarder le Nigeria pour y protéger les chrétiens des attaques islamistes, ou qu’au Proche-Orient comme en Russie, on invoque fréquemment la religion pour légitimer l’emploi des armes, une telle flèche du Vatican ne manque pas de cibles.
Plus encore, à l’heure où ces tensions internationales sont secondées par un combat culturel féroce entre conservatisme et progressisme, le jugement du Saint-Père ne s’adresse-t-il pas aussi à nous, qui luttons pour la grandeur de nos nations et leur homogénéité?
Une sortie conforme à la doctrine de l’Église
Ses propos se situent pourtant en droite ligne de François qui, en plus de son engagement pour la paix, avait introduit en 2024 un «péché contre les migrants» dans la doctrine de l’Église.
Une innovation confortée par son successeur via l’exhortation apostolique Dilexit te, parue le 9 octobre dernier. Léon y écrit: «l’expérience de la migration accompagne l’histoire du Peuple de Dieu. Abraham part sans savoir où il va; Moïse guide le peuple en pèlerinage à travers le désert; Marie et Joseph fuient en Égypte avec l’Enfant. [...] C’est pourquoi l’Église a toujours reconnu dans les migrants une présence vivante du Seigneur».
Constat fait, un paradoxe apparaît donc bien dans l’attitude des mouvements politiques d’inspiration chrétienne qui, en Amérique comme en Europe, plébiscitent le retour des puissances et rejettent virulemment l’immigration.
L'ambiguïté du christianisme politique
La «famille» MAGA, fortement portée par le christianisme politique, pourrait faire figure de cas d’école. Ayant produit, début décembre, une nouvelle stratégie de sécurité nationale pour les USA, celle-ci jure de «placer l’Amérique avant toute chose» et assure vouloir mettre un terme à «l’ère de l’immigration de masse».
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Avec une violence rare, Donald Trump s’est à cet égard récemment attaqué aux migrants somaliens, les comparant à des «déchets».
À l’occasion des fêtes de Noël, une publicité produite par son administration a même ironiquement invité les clandestins au départ: «Évitez la liste des vilains du Père Noël! Expulsez-vous vous-même dès aujourd’hui avec l’application CBP Home, gagnez 3000$ et passez Noël en famille».
Du cynisme peu au goût de l’évêque de Rome qui, après avoir admis que «tout pays a le droit de déterminer qui peut entrer, quand et comment», avait pointé, il y a un mois, la «manière extrêmement irrespectueuse» dont étaient traités les migrants aux États-Unis.
Et ce, alors que la majorité des personnes tentant leur chance chez l’Oncle Sam… sont elles-mêmes chrétiennes. Cela n’aura évidemment pas échappé à Léon, fin connaisseur de l’Amérique latine.
Sur le Vieux Continent, la posture identitaire chrétienne gagne également les discours politiques ou médiatiques apparentés à la «droite dure».
En France, l’installation de crèches de Noël est ainsi devenue un marqueur politique pour plusieurs maires proches du Rassemblement National. De même, la foi s’est transformée en vitrine pour des leaders continentaux tels que Viktor Orban ou Giorgia Meloni.
Au Royaume-Uni, le parti ReformUK de Nigel Farage vient lui de lancer une «amicale chrétienne», quand le militant anti-immigration de masse Tommy Robinson s’est distingué en chantant des cantiques devant le 10 Downing Street. Début décembre, Léon XIV s’était alarmé de ce mélange des genres.
Christianisme ou néo-paganisme?
Parallèlement à leur stratégie de «rechristianisation», les droites européennes et américaines, galvanisées par leurs premiers succès, semblent de surcroît transiter d’une défense de l’homogénéité culturelle vers un identitarisme blanc.
Certaines publications à succès, de même que l’engagement d’un Elon Musk en faveur de la natalité blanche, attestent de cette dynamique davantage conforme à un idéal néo-païen du monde qu’à sa conception biblique.
De telles inflexions ne frappent pas seulement les figures médiatiques et politiques. Ainsi, nombreux sont les prêtres qui, à l’Ouest, observent la montée en puissance d’un «identitarisme chrétien» où la foi se mêle à la quête d’appartenance, et où la pratique rituelle s’inscrit souvent dans une démarche miroir vis-à-vis de l’islam.
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Le christianisme n’entend pas effacer les nations, bien au contraire. Dans l’Ancien Testament, la révélation de Dieu passe par un peuple particulier, et des épisodes à l’image de la tour de Babel illustrent la prise en considération par le Ciel des réalités plurielles de la Terre, ainsi que de l’impérieuse nécessité de les préserver.
L'Église rejette en outre ce qui pousse les hommes sur les routes de l’exil, qu’il s’agisse de l’oppression ou des logiques de prédation économique. En faire un chantre de l'immigrationnisme serait un profond contresens.
La foi plutôt que l’idéologie
Il n’en demeure pas moins que par l’Incarnation du Verbe pour le salut de tous, le Nouveau Testament nous invite à ne pas travestir les cultures en fétiches et à voir plus loin que son quant-à-soi.
En cela, le conservatisme commet une erreur lorsqu’il revendique plus qu’une libre harmonie pour les siens – harmonie indiscutablement perturbée par l’afflux important de populations aux coutumes éloignées des nôtres.
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En dégradant le patriotisme en désir de domination, voire en racisme pur et simple, le nationalisme chrétien court le risque d’éloigner les peuples de l’Évangile plutôt que de les y ramener.
S’il invite à «rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu», le christianisme «ne peut se réduire à une simple dévotion privée», ainsi l’a redit Léon XIV devant des élus locaux, l'été dernier.
Cela suppose cependant de nous garder de toute instrumentalisation de la foi à des fins idéologiques, pour mettre nos cœurs à l'unisson avec elle. Quitte à ce que cela soit inconfortable. Car comme le résume la locution antique, Corruptio optimi pessima: «la corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire».













