La nouvelle stratégie de sécurité américaine rompt avec les usages diplomatiques. L’administration Trump y met en cause l’état de la démocratie en Europe, accusant ses élites de censure, de bellicisme et de graves dérives institutionnelles. Analyse.
Vingt-neuf pages et un orgueil blessé. La nouvelle stratégie de défense nationale américaine, publiée par la Maison-Blanche le 4 décembre dernier, ne finit pas de provoquer le courroux d’élites européennes directement prises pour cible par Washington.
Qu’est-ce que la stratégie de sécurité américaine?
Un tel document n’a certes rien d’inédit en soi. Rendu obligatoire par le Goldwater-Nichols Act de 1986, il est produit à destination du Congrès par chaque administration entrante.
En 2017, les équipes Trump s’étaient déjà livrées à l’exercice qui, dans une forme plus ou moins synthétique, doit rendre compte des défis existentiels pesant sur l’Amérique, ainsi que des principales orientations politiques pour les relever.
L’édition 2025 de la note se distingue cependant par sa tonalité très politique: Donald Trump, cité à vingt-sept reprises, y voit son bilan outrancièrement salué…au point d’être rebaptisé “Président de la Paix”, dans une emphase très peu officielle.
L’UE critiquée par l’administration Trump
Le fond détonne, lui aussi: en rupture avec l’administration Biden, qui avait désigné la Russie comme une menace prioritaire, la nouvelle stratégie de défense nationale américaine ne fait quasiment aucune mention de cet acteur géopolitique hyperactif, sommairement évoqué dans la sous-partie consacrée à l’Europe…
Un chapitre en forme de casus belli, puisque le Vieux Continent y est dépeint comme étant en proie à un «effacement civilisationnel» pur et simple, conséquence conjuguée de flux migratoires hors de contrôle, de choix économiques hasardeux et d’une crise politique devenue chronique.
Sur ce dernier point, le constat de Washington ne ménage pas les susceptibilités de l’UE: «les grands enjeux auxquels l’Europe est confrontée comprennent les activités de l’Union européenne et d’autres instances transnationales qui sapent la liberté politique et la souveraineté, des politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des tensions, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi. Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans vingt ans, voire moins.»
Les élites européennes dans le viseur
Quelques lignes plus loin, ce sombre diagnostic se transforme en accusation: «l’administration Trump se trouve en désaccord avec des responsables européens qui nourrissent des attentes irréalistes concernant la guerre, et qui s’appuient sur des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie afin de réprimer l’opposition. Une large majorité des Européens souhaite la paix, mais ce désir ne se traduit pas dans les politiques publiques, en grande partie en raison de la subversion des processus démocratiques par ces gouvernements.»
Entre alliés, des commentaires de cette nature sont rares. Si certains y verront la brutalité propre à l’hôte de la Maison-Blanche, d’autres ne manqueront pas d’y percevoir une preuve supplémentaire de la gravité des dérives observées sur le Vieux Continent.
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Ainsi, pour la première fois par écrit, le gouvernement américain lance publiquement l’alerte quant à l’état de la démocratie en Europe.
Le 14 février, le Vice-Président JD Vance avait déjà provoqué un coup de tonnerre lors de la Conférence de Munich, après avoir pointé «des menaces internes» à l’UE. Cette fois, le message se veut encore plus explicite.
Des accusés rouges de colère…et de honte ?
Les réactions des eurocrates et de leurs relais ne se sont évidemment pas fait attendre: à l’Institut Montaigne, think tank proche du pouvoir français, on dénonce «une idéologisation de la sécurité nationale».
Du côté de la grande presse, le quotidien tricolore Le Monde regrette «un acte inédit d’ingérence», quand l’espagnol El País qualifie la stratégie de sécurité américaine de «divorce avec l’Europe».
À la télévision publique belge, on préfère se rassurer en interprétant cette publication comme une preuve de «l’extrême faiblesse» du Président américain…
Johann Wadephul, ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, a quant à lui amèrement rétorqué que son pays n’avait «pas besoin de conseils extérieurs».
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Mais la gêne est palpable, en témoigne la discrétion des principaux leaders européens, qui ont serré les dents en silence. Réunis à Londres le 8 décembre pour discuter de leur soutien à l’Ukraine, ils sont restés sur la réserve.
Peu d’entre eux ont, de fait, intérêt à mettre en lumière les critiques de Washington, a fortiori lorsque Bruxelles vient de sanctionner plusieurs personnalités pour leur supposée ingérence au service de Moscou.
Une actualité qui ne manquera pas de nourrir les inquiétudes de l’administration américaine, particulièrement soucieuse de préserver la liberté d’expression dans l’espace occidental.
La liberté d’expression menacée en Europe
Au prétexte de la lutte contre les discours de haine et la désinformation, celle-ci est, de fait, en passe de devenir l’exception au sein de l’UE.
Les débats du moment autour de la régulation des réseaux sociaux ou de la «labellisation» des médias devraient encore aggraver la situation, déjà on ne peut plus dégradée.
Reste à savoir si l’officialisation du problème par les autorités américaines fera figure d’électrochoc auprès des peuples européens.
Si la nouvelle stratégie de défense nationale américaine n’est pas exempte de critiques, notamment dans la tentation hégémonique qu’elle affiche vis-à-vis du reste du monde, elle a au moins ce mérite: soutenir les consciences qui, à Paris, Berlin ou Londres, entendent ne rien abandonner de leur liberté.













