«Le premier budget Carney est dépensier et dirigiste»

Le premier ministre canadien Mark Carney s'exprime sur les nouvelles mesures visant à protéger les industries stratégiques canadiennes sur la Colline du Parlement à Ottawa, le 26 novembre 2025. Photo: Dave CHAN pour l’AFP.

Jeudi le 4 décembre 2025, à 10:15

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«Le premier budget Carney est dépensier et dirigiste»
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Pour le professeur d’économie Patrick Richard, le budget Carney est dépensier et très interventionniste. Il doute de la capacité d’Ottawa à contrôler la dette et à obtenir les résultats promis avec ses investissements.

 

Il fut un temps où les budgets du gouvernement fédéral consistaient en des résumés comptables de la situation financière du pays et des prévisions de la situation future, compte tenu de nouvelles mesures annoncées. 

 

Sans doute les ministres des Finances n’ont jamais su tout à fait résister à la tentation de vanter les accomplissements de leur gouvernement, mais l’exercice demeurait somme toute assez sobre. Ainsi, le premier budget déposé par Paul Martin en février 1994 comptait-il un modeste 78 pages.

 

Un budget devenu outil de communication

 

Ces jours-là sont terminés, et les contribuables intéressés aux affaires publiques doivent maintenant subir de fastidieux documents budgétaires s’étalant sur plusieurs centaines de pages, et relevant autant des relations publiques que de la comptabilité.

 

 Avec ses 559 pages, le premier budget du gouvernement Carney appartient à son époque. 

 

On y trouve bien, comme il se doit, les estimés des déficits présents et à venir, ainsi que des prévisions de l’évolution future de la dette. 

 

Mais, de toute évidence, le but réel n’est pas d’informer les Canadiens, mais plutôt de mettre de l’avant la vision économique du nouveau gouvernement.

 

Le premier ministre Carney, on le sait, aime parler d’investissement, et le document budgétaire publié le 4 novembre dernier le prouve. 

 

Les mots «investissement» et «investir» apparaissent au moins 739 fois. Notons que les mots «renforcer» (189 fois), «bâtir» (167 fois) et «moderniser» (120 fois) sont aussi à l’honneur. 

 

On se serait attendu à lire le mot «déficit» assez fréquemment en raison des nombreuses spéculations à ce sujet. Mais non. Ce mot n’apparaît que 36 fois. 

 

Pourtant, à 78 milliards de dollars, ou 2,5% du PIB, le déficit annoncé est plus du double de celui de 2024-25 (36 milliards de dollars) et l’un des plus élevés des dernières décennies, si l’on exclut la période Covid.

 

Aucun retour à l’équilibre envisagé

 

Malgré cela, aucun retour à l’équilibre budgétaire n’est envisagé. Selon le plan libéral, le déficit devrait diminuer graduellement jusqu’à atteindre 57 milliards de dollars en 2029-30, ajoutant au passage quelques 322 milliards de dollars de dette nouvelle. 

 

La somme est considérable: il s’agit de plus de 7750$ de dette nouvelle par habitant du Canada au cours des cinq prochaines années. Ces 7750$ s’ajouteront aux quelque 36 000$ déjà accumulés, pour un total d’environ 44 000$ par Canadien, homme, femme et enfant. Et on ne parle ici que de la dette fédérale. 

 

Une étude récente de l’Institut Fraser estimait que lorsqu’on combine les dettes publiques des gouvernements de tous ordres, la dette par personne des Québécois est actuellement de 60 491$. 

 

Puisque, faute d’un miracle, le gouvernement du Québec continuera lui aussi d’accumuler les déficits au cours des cinq prochaines années, on peut envisager une dette par personne surpassant les 70 000$ d’ici la fin de la décennie. 

 

Une dette qui explose et un État qui s’élargit

 

Or la dette coûte cher. Le budget prévoit que les frais d’intérêts de la dette fédérale passeront de 53 milliards l’an dernier à plus de 76 milliards dans cinq ans, pour quelque 1800$ par habitant. 


On constate à la lecture du budget une totale indifférence face à la notion même d’équilibre budgétaire. 



Comment le gouvernement Carney envisage-t-il de payer ces sommes? Par une croissance économique accrue, générée par les investissements publics. 

 

Résumons la stratégie en utilisant les mots-clés du budget: à partir de 2028-29, les déficits seront entièrement constitués «d’investissements» qui permettront de «renforcer» et «bâtir» un Canada «moderne». 

 

Et qui décidera de la forme que prendra ce Canada moderne? Le gouvernement Carney, bien sûr.

 

Dirigisme assumé et secteurs favorisés

 

Mais pourquoi l’économie canadienne a-t-elle besoin de tant d’attention de la part du premier ministre et de son équipe? La page 89 du budget donne une réponse étonnante de franchise: «Pendant trop longtemps, la construction de grands projets d’infrastructure au pays a été ralentie par des processus d’approbation inefficients et pénibles.» 

 

Voilà un désaveu à peine voilé du gouvernement Trudeau et sa loi sur l’évaluation d’impact dont les exigences socio-environnementales ont rendu quasi impossibles les projets d’envergure au Canada. 

 

Le gouvernement Carney envisagerait-il d’abroger cette loi? Non, car les pages suivantes font la promotion du Bureau des grands projets créé en août dernier et doté par la loi C-5 du pouvoir de contourner les processus et réglementations en vigueur. 

 

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Autrement dit, le gouvernement constate que la réglementation étouffe le développement du secteur privé canadien, mais sa solution ne consiste pas en l’allégement du cadre réglementaire, mais plutôt à se réserver le droit de choisir les projets qui en seront exemptés. 

 

Le premier ministre était donc sincère lors de la campagne électorale quand il déclarait (en anglais) «Je sais comment le monde fonctionne et je sais comment le faire fonctionner mieux».

 

Malheureusement, le choix des secteurs favorisés par les gouvernements est souvent motivé par des objectifs politiques, et pas seulement économiques, ce qui n’est pas garant de succès. 

 

Les investissements récents dans le secteur des véhicules électriques en sont un exemple frappant.

 

Des mesures marginales pour la productivité

 

Le budget contient bien quelques mesures fiscales visant à encourager l’innovation et l’investissement dans le secteur privé, dans l’espoir d’augmenter la productivité canadienne (l’une des pires du G7). 

 

Mais il s’agit d’ajustements marginaux (par exemple, permettre un amortissement fiscal plus rapide des dépenses d’investissement) dont l’impact potentiel est limité.

 

Ajoutons que le directeur parlementaire du budget (DPB), dans un rapport publié le 14 novembre, mettait en doute la définition des dépenses d’investissement utilisée par le gouvernement Carney.

 

Selon le DPB, le «gouvernement adopte une définition des investissements en capital allant au-delà du traitement qui en est fait dans les Comptes publics et des pratiques internationales…» 

 

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En utilisant une définition plus conventionnelle, le DPB estime que le budget Carney surestime de 30% (ou 94 milliards de dollars) le montant des investissements en capital projetés pour la période 2024-25 à 2029-30.

 

Toujours les mêmes réflexes libéraux

 

En somme, le premier budget Carney est dépensier et dirigiste. On constate à sa lecture une totale indifférence face à la notion même d’équilibre budgétaire. 

 

Bien sûr, l’élimination du déficit impliquerait un rôle moins important pour le gouvernement dans la vie des Canadiens, ce qui semble hors de question. 

 

Au contraire, on perçoit une volonté de contrôle, ainsi qu’une obsession pour les grands projets et l’exportation comme principaux moteurs de la croissance économique. 

 

L’expression PME n’y apparait d’ailleurs que 17 fois, dont 13 dans la ridicule annexe 6 explorant les effets des mesures du budget sur la diversité. 

 

Comme quoi, malgré le changement de style, ce sont toujours les mêmes Libéraux qui sont au pouvoir.