La Nouvelle-Angleterre, l’avènement puritain en Amérique

Série de textes

Le "Mayflower dans le port de Plymouth", peinture par William Halsall, 1882. Domaine public/Wikimédia.

Vendredi le 22 juillet 2022, à 12:30

Dans cette troisième et dernière chronique sur les autres colonisations des Amériques, notre chroniqueur histoire Marco Wingender parcourt le récit de la Nouvelle-Angleterre


Plusieurs perçoivent la colonisation des Amériques comme un long processus historique homogène qui renversa ses Premiers Peuples.

La réalité était toutefois bien plus complexe et pour en saisir les nuances, il importe de comprendre les trajectoires des principaux empires rivaux de la France ayant pris pied sur le continent.  

Une immigration bourgeoise et puritaine


Alors qu’au 17e siècle la Virginie absorbait des milliers d’immigrants anglais sous le signe de la servitude, la Nouvelle-Angleterre, plus au nord, attira principalement une classe bourgeoise capable de payer le coût de sa traversée de l’Atlantique, préservant ainsi sa liberté une fois débarquée en Amérique.

Il s’agissait de chrétiens connus sous le nom de puritains. Méprisant l’héritage du catholicisme médiéval et rejetant l’autorité papale de Rome, ils partageaient la conviction que la réforme protestante en Angleterre devait aller plus loin pour rétablir l’église originale de Jésus-Christ. 

À leurs yeux, l’Église anglicane n’était rien de plus qu’un méli-mélo de doctrines et de rituels protestants et catholiques.


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Persécutés à la maison par les autorités royales et religieuses, les plus radicaux d’entre eux décidèrent de rompre avec leur terre natale et de partir vers l’Amérique. 

Après une tentative avortée en 1607-1608 sur la côte du Maine, un premier groupe composé d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants arriva dans la baie du Massachusetts en 1620 à bord du Mayflower

Connus sous le nom de «pilgrims» (pèlerins), ils surent profiter d’une épidémie, venant tout juste de décimer les populations autochtones côtières, pour occuper un village abandonné qu’ils nommèrent Plymouth.

Après un premier hiver rigoureux qui tua la moitié des arrivants, des récoltes annuelles plus abondantes permirent de stabiliser la population coloniale et d’accueillir près de 14 000 immigrants anglais durant la décennie de 1630.

À partir des villes côtières, les forces coloniales avancèrent progressivement dans l’arrière-pays et fondèrent les colonies du Massachusetts, du Connecticut, du Rhode Island et du New Hampshire.

Dépourvue de plantations commerciales en raison d’un climat plus froid que celui de la Virginie, la Nouvelle-Angleterre comptait sur une population coloniale singulièrement homogène: anglaise, libre et puritaine, alors que seulement 2% de celle-ci vivait dans un état de servitude. 


Une entrée en scène antagoniste


Ce portrait cache toutefois un côté plus sombre, marqué par une forte intolérance envers les dissidents religieux et celles qu’on soupçonnait de sorcellerie. 

Également, la colonisation de la Nouvelle-Angleterre aurait été impossible sans un long processus de dépossession territoriale des Autochtones et de transformation radicale de son environnement naturel.

De langues algonquiennes, sans pour autant être unis politiquement, les principaux peuples de cette région étaient les Mohegans et les Pequots, les Narrangansetts, les Patuxets et les Wampanoags ainsi que les Nipmucks, les Massachusetts et les Pennacooks. 

Les immigrants anglais considéraient ces peuples comme leur antithèse, c’est-à-dire des païens qui s’adonnaient à leurs pires instincts au lieu de travailler durement pour conquérir la nature et la transcender. 

Pour y arriver, ils défrichèrent et clôturèrent leurs champs. Ils exterminèrent les animaux sauvages qui rôdaient près de leurs fermes. En rasant les forêts, les colons éliminèrent progressivement les écosystèmes dont dépendaient les Premières Nations pour se nourrir et se vêtir. 

En somme, ils œuvrèrent à dominer le monde sauvage qui les entourait.

La guerre des Pequots


Les confrontations se multiplièrent rapidement et en 1636, un premier conflit majeur éclata. Visant à étendre leur autorité sur la vallée de la rivière Mystique au sud du Connecticut, les dirigeants coloniaux exigèrent que ses habitants pequots leur versent un lourd tribut. 

Essuyant un refus, les colonies anglaises leur déclarèrent la guerre et réussirent à obtenir l’appui militaire des Narragansetts et des Mohegans. 

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En guise de récompense, ces derniers espéraient accroître leur population en adoptant des prisonniers pequots.

En mai 1637, les Anglais et leurs alliés surprirent, un peu avant l’aube, un village pequot de quelque 400 âmes et y mirent le feu. Tentant de fuir les flammes, la plupart des villageois furent froidement abattus par balles ou par les lames d’acier anglaises. 

Au cours de la même année, des expéditions militaires permirent de tuer et de capturer la plupart des Pequots encore libres. Tout juste la moitié des quelques 3 000 Pequots d’avant la guerre survécurent, presque tous – surtout des femmes et des enfants – à titre de captifs des Mohegans et des Narragansetts. 

Les villes de prière


Au fil de la décennie suivante, décimées par des épidémies, certaines communautés algonquiennes s’affaiblirent au point d’être réduites à de petites minorités tentant de survivre dans une région dominée par l’expansion rapide de la population coloniale.

À la fin des années 1640, pour mieux convertir, sédentariser et contrôler ces groupes, on les confina au sein de «villes de prière» (praying towns), lesquelles pouvaient représenter pour eux un dernier espoir de préserver leur identité collective sur une parcelle de leurs terres ancestrales.

On leur donna de nouveaux noms anglais et on les obligea à se couper les cheveux. 

Les résidents de ces enclaves compactes et permanentes devaient renoncer à la chasse et la pêche en faveur de l’agriculture et les femmes devaient cesser de travailler dans les champs de maïs pour mieux se dédier, à l’instar des Néo-Anglaises, aux corvées de la maison et au tissage. 

Quant aux Premières Nations encore capables de résister, elles devaient faire un choix qui déciderait de leur survie ou de leur effacement: se soumettre à la tutelle anglaise ou se battre jusqu’au bout pour préserver leur souveraineté et leur autonomie.


La guerre du roi Philippe


La guerre autochtone la plus sanglante de l’histoire de la Nouvelle-Angleterre fut celle que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de la guerre du roi Philippe, de son vrai nom Metacom, chef wampanoag. 

Au printemps de 1675, les colons de Plymouth mirent le feu aux poudres quand ils capturèrent, jugèrent et exécutèrent trois Wampanoags pour le meurtre d’un résident d’une ville de prière. Les exécutions enflammèrent de jeunes guerriers wampanoags qui répliquèrent en attaquant, en pillant et en brûlant des fermes coloniales isolées.

Des soulèvements se multiplièrent durant le reste de l’année alors que des dizaines de villes coloniales de la région furent assaillies, dont 12 entièrement détruites. 

Dès le début de 1676, désespérées devant la résistance offerte, les autorités coloniales se tournèrent à nouveau vers des nations autochtones pour obtenir leur appui, cette fois-ci les Pequots et les Mohegans. 

La guerre prit alors les allures d’une guerre civile au sein de la population algonquienne.

Les alliés autochtones enseignèrent aux Néo-Anglais à éviter les embuscades et à traquer les insurgés jusque dans leurs refuges. 

Les colons s’allièrent également aux puissants Mohawks, situés plus à l’ouest, en retour de généreux présents. Ces derniers lancèrent des raids destructeurs contre leurs vieux rivaux algonquiens. 

Les défenseurs algonquiens se retrouvèrent rapidement à court de nourriture et de munitions et au cours de l’été de la même année, la résistance s’effondra.

Des Algonquiens vaincus s’échappèrent vers le nord, auprès des Abénakis et dans la vallée du Saint-Laurent. Au cours du siècle qui suivit, ces réfugiés et leurs descendants hanteront les régions frontalières néo-anglaises en prenant part à des raids canado-autochtones qui les ravageront à répétition. 


Un destin tragique


En remodelant sans cesse les nouveaux territoires occupés, les Anglais détruisirent progressivement les ressources naturelles dont dépendaient les nations algonquiennes. 

Cette dépossession se poursuivit si bien que dès la fin du 18e siècle, tous les Premiers Peuples de la côte est américaine avaient subi le destin tragique des Algonquiens de la Nouvelle-Angleterre et de la Virginie: celui de vivre au sein de petites minorités ethniques enclavées, livrées au bon vouloir anglo-saxon sur une terre qui n’était plus la leur.