Après sept ans de tensions, Madrid reconnaît pour la première fois les «injustices» de la Conquête du Mexique. Geste historique ou simple manœuvre diplomatique?
Après sept années de tensions, Madrid et Mexico semblent amorcer une réconciliation diplomatique autour de la mémoire de la Conquête.
Tout était parti, en 2019, d’une lettre du président mexicain Andrés Manuel López Obrador demandant au roi d’Espagne de présenter des excuses pour les exactions commises contre les peuples autochtones du Mexique suivant l'arrivée du conquistador Hernán Cortés, en 1519.
Un danseur de tradition mexica se produit devant le piédestal vide où la statue de Christophe Colomb a été retirée de l’Avenue Reforma, à Mexico, le 12 octobre 2020. Photo: Photo: Pedro PARDO pour l’AFP.
Voilà que le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, reconnaît pour la première fois les «injustices» de la Conquête. Un geste salué par la présidente mexicaine et successeure d’AMLO, Claudia Sheinbaum, mais qui soulève de nombreuses questions.
Hispanologue, enseignant et traducteur, Nicolas Klein décrypte pour Libre Média les enjeux politiques et symboliques du récent rapprochement entre Madrid et Mexico, autour d’un passé colonial qui continue de diviser. Entretien.
Jérôme Blanchet-Gravel: Peut-on vraiment parler d’une reprise historique des relations bilatérales ou simplement d’un réchauffement diplomatique plus convenu?
Nicolas Klein: Je pense qu’il ne faut pas donner aux récentes déclarations de José Manuel Albares plus d’importance diplomatiques qu’elles n’en ont vraiment.
En dépit de la «pause» dans les relations bilatérales décrétée par Andrés Manuel López Obrador, les liens entre les deux pays n’ont jamais faibli, bien au contraire.
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Il s’agit d’une forme de geste symbolique de la part du gouvernement espagnol de Pedro Sánchez mais ce n’est à mon sens pas historique, d’autant que Juan Carlos avait déjà exprimé des regrets officiels pour les abus de la Conquête en 1990, lorsqu’il était en visite avec la reine Sophie dans la ville de Oaxaca.
Claudia Sheinbaum a cependant tout intérêt à célébrer cette première «victoire» pour elle, car cela ne peut que la conforter sur le plan diplomatique.
Ce mea culpa partiel du ministre Albares s’inscrit-il, selon vous, dans une logique idéologique propre au gouvernement socialiste de Pedro Sánchez ou reflète-t-il désormais une position plus largement partagée en Espagne?
Nicolas Klein: J’ai envie de répondre: aucun des deux! D’un côté, la position officielle du gouvernement Sánchez a soudainement évolué sur la question.
Avec AMLO puis avec Claudia Sheinbaum (jusqu’à très récemment, donc), l’exécutif espagnol expliquait qu’il n’y avait aucune raison pour que Madrid présente des excuses officielles pour ces événements datant d’il y a plusieurs siècles.
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Ce revirement soudain, bien que partiel, a de quoi surprendre et confirme que Pedro Sánchez peut se montrer très opportuniste en matière de politique internationale.
De l’autre côté, le centre, la droite classique et la droite «radicale» (Vox) refusent par principe toute repentance coloniale – et c’est la position d’une bonne part de la société espagnole en général.
Seule la gauche «radicale» partage les vues de Claudia Sheinbaum.
Ce geste intervient alors que l’Espagne cherche à renforcer sa présence économique et culturelle en Amérique latine. Faut-il y voir une stratégie d’influence, un acte de diplomatie symbolique, ou un authentique travail de mémoire? Les deux à la fois?
Nicolas Klein: Comme je le disais, dans le domaine, la posture du gouvernement Sánchez, qui vient d’évoluer notablement, est difficile à suivre.
On peut cependant imaginer qu’il s’agit effectivement d’un geste visant à asseoir l’influence politique et économique espagnole en Amérique latine.
Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (à droite) et le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez font une déclaration conjointe au Palais national de Mexico, le 30 janvier 2019. Photo: Rodrigo ARANGUA pour l’AFP.
L’objectif est de resserrer les liens à une époque où les investisseurs latino-américains sont de plus en plus nombreux outre-Pyrénées. Il n’y a jamais eu autant d’immigrés originaires de la région qu’aujourd’hui en Espagne.
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Enfin, ce développement intervient alors que l’Amérique latine semble opérer un certain virage à droite du spectre idéologique (élection du président Rodrigo Paz en Bolivie, probable défaite de la gauche à la présidentielle colombienne l'année prochaine, victoire de Javier Milei aux dernières législatives argentines, notamment).
Existe-t-il, à votre avis, une voie médiane pour aborder la Conquête: une lecture équilibrée, qui évite à la fois la repentance et l’autoflagellation occidentale d’un côté, et l’angélisme indigéniste ou décolonial de l’autre?
Nicolas Klein: C’est évidemment souhaitable – et possible… mais pas dans la sphère politique, en tout cas pas pour le moment, je le crains.
L’historiographie sérieuse, aussi bien en Espagne qu’en Amérique latine, a déjà démonté les visions simplistes du passé depuis longtemps.
La polarisation idéologique est toutefois trop forte à l’heure actuelle pour que ce travail puisse influencer les relations diplomatiques de premier plan.
En coulisses, en revanche, la réalité des échanges nourris entre Madrid et Mexico s’impose par la force des choses, loin des discours enflammés et des exigences des uns et des autres – et c’est bien normal.













