Pourquoi les relations entre l’Espagne et Israël sont-elles si compliquées et paradoxales? L'hispanologue Nicolas Klein décrypte une histoire méconnue.
Marquées par une histoire paradoxale, les relations entre l’Espagne et Israël ont atteint un point de crise sans précédent entre 2023 et 2025 avec une intensification des tensions diplomatiques exacerbées par le conflit à Gaza.
Des débuts compliqués
Si cette rupture n’est pas le résultat d’un événement isolé, elle découle d’une longue évolution de divergences politiques, historiques et stratégiques entre les deux pays.
Le gouvernement espagnol, dirigé par le socialiste Pedro Sánchez, a en effet adopté une position critique de plus en plus radicale à l’égard de l’État hébreu, posture qui s’est renforcée par la pression interne et l’évolution du contexte géopolitique.
Loin d’être un cas isolé de mésentente diplomatique, une telle crise reflète une ambivalence stratégique vieille de plusieurs décennies, dans le cadre de laquelle la politique espagnole oscille entre des impératifs de solidarité avec le monde arabe et la dépendance à l’égard des technologies militaires israéliennes.
Aux origines de la crise
Les racines de cette crise remontent au début des rapports entre les deux nations. Dès 1948, au moment de la création de l’État d’Israël, l’Espagne, alors dirigée par le dictateur Francisco Franco, ne reconnaît pas ce pays et maintient une politique pro-arabe.
Ce rejet de l’État hébreu s’inscrit dans un contexte idéologique marqué par l’antisionisme du régime franquiste et sa volonté de se rapprocher du monde arabe pour briser son isolement international.
De fait, l’Espagne reste l’une des rares nations européennes à ne pas établir de relations diplomatiques avec Tel-Aviv au cours de cette période, et ce, malgré les demandes répétées pour lever le boycott diplomatique.
Par conséquent, l’attitude de Madrid pendant la guerre froide est marquée par une indifférence quasi totale à l’égard du jeune État juif et par un soutien de façade aux revendications palestiniennes.
Les autorités espagnoles commencent donc par fermer la porte à tout rapprochement avec Israël, choix stratégique qui contribue à sceller un silence diplomatique de 38 ans entre les deux pays.
La transition démocratique, entamée en 1975, permet à Madrid de s’engager sur une voie de normalisation de ses relations diplomatiques, mais cette démarche est particulièrement lente et hésitante.
Bien que le gouvernement espagnol tourne progressivement la page d’une politique d’ignorance vis-à-vis de l’État hébreu, il faut attendre 1986, avec l’adhésion de l’Espagne à la Communauté économique européenne (CEE), pour que s’établisse enfin le dialogue entre les deux pays.
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Cette normalisation n’est cependant pas motivée par un rapprochement sincère ou une volonté de coopération, mais plutôt par des impératifs géopolitiques européens.
De fait, un tel retard dans la reconnaissance d’Israël ne permet guère de jeter les bases d'une relation d’amitié authentique et Madrid est dépositaire d’un héritage propalestinien qui persiste bien au-delà du franquisme.
La thématique de la guerre
Les décennies suivantes voient les gouvernements espagnols s’impliquer diplomatiquement dans la question du Moyen-Orient, notamment en jouant un rôle central dans la conférence de paix de Madrid en 1991.
En effet, des représentants israéliens, palestiniens et arabes se retrouvent dans la capitale de l’Espagne pour discuter de la paix au Proche-Orient. Bien que cet événement constitue une avancée majeure, il ne contribue pas réellement à créer une relation de confiance entre les deux nations.
Photo publiée par le Bureau de presse de l'Autorité palestinienne (PPO) montrant le président Mahmoud Abbas (à droite) rencontrant le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez en marge du 34e sommet de la Ligue arabe à Bagdad,, le 17 mai 2025.
Au contraire, les positions de l’Espagne vis-à-vis de la colonisation israélienne et de la situation en Palestine renforcent la perception d’un biais propalestinien dans la diplomatie ibérique.
Cette position se consolide même au fil des ans par un soutien constant de l’Espagne à la cause palestinienne, notamment au sein des Nations unies.
D’après un sondage réalisé en 2024, plus de 50% des Espagnols désignent encore Israël comme principal responsable de la violence à Gaza et une nette majorité d’entre eux (près de 80%) soutient la reconnaissance de la Palestine comme un État souverain.
Cette propension à se placer du côté des Palestiniens influence la politique étrangère de l’exécutif de Pedro Sánchez, dont la position à l’égard d’Israël se durcit à partir de 2023, après l’attaque du Hamas le 7 octobre.
Sánchez s’impose alors comme le plus virulent critique de la politique israélienne au sein de l’Union européenne, qualifiant les actions israéliennes à Gaza de «barbarie» et de «génocide».
Ces déclarations provoquent des tensions diplomatiques immédiates, notamment avec des accusations israéliennes selon lesquelles le chef du gouvernement espagnol soutient le terrorisme islamiste.
Ce durcissement culmine enfin avec la reconnaissance officielle de l’État palestinien en mai 2024, acte symbolique très mal perçu à Tel-Aviv.
La réaction israélienne ne se fait pas attendre et prend la forme de représailles diplomatiques sévères, comme l’interdiction pour le consulat espagnol à Jérusalem de fournir des services aux Palestiniens.
Sanctions, contrats… une rupture sous conditions
Néanmoins, au-delà de la rhétorique, cette rupture diplomatique se traduit également par des sanctions économiques et une guerre des mots. Une semblable escalade a des répercussions sur les relations économiques bilatérales, avec une diminution sensible des échanges commerciaux bilatéraux (-4,5% entre avril 2024 et avril 2025).
En revanche, la relation sécuritaire reste solide, Israël continuant de fournir à l’Espagne des technologies de défense essentielles.
La décision du gouvernement espagnol de suspendre plusieurs de ces contrats militaires est à son tour perçue comme une concession symbolique aux partis de gauche « radicale » (dont Sumar, partenaire de coalition de Pedro Sánchez à Madrid).
C’est le cas de la production de missiles antichars Spike LR2 pour 287 millions d’euros ou encore de celle de balles de 9 millimètres pour 6,6 millions d’euros.
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La figure de proue de Sumar, la vice-présidente Yolanda Díaz, défend de son côté l’établissement d’une grande Palestine «du fleuve à la mer», reprenant ce slogan à son compte.
Pedro Sánchez lui-même appelle à exclure Israël de l’Eurovision en 2025. Autant de déclarations tonitruantes qui dégradent encore un peu plus les liens bilatéraux.
Pourtant, dans le même temps, d’autres contrats stratégiques (à l’instar de systèmes de radiocommunication tactique, achetés par Madrid pour 768 millions d’euros) permettent de contourner de telles décisions.
Des relations bilatérales paradoxales
Cette contradiction entre une diplomatie critique et une dépendance sécuritaire est le principal paradoxe des relations hispano-israéliennes.
De fait, d’un côté, l’Espagne condamne les actions israéliennes, appelant à la fin de la colonisation et à l’établissement d’une solution à deux États. De l’autre, elle continue de s’approvisionner en matériel de défense israélien, indispensable à sa sécurité nationale.
Cette relation asymétrique, qui se caractérise par des désaccords politiques évidents, mais aussi par une collaboration pragmatique dans des domaines critiques, illustre les difficultés auxquelles Madrid est confrontée pour trouver un équilibre entre ses impératifs internes et ses besoins externes.
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En somme, l’Espagne se trouve aujourd'hui dans une position délicate, partagée, d’une part, entre une coalition gouvernementale qui pousse à des positions de plus en plus radicales et, d’autre part, des impératifs fondamentaux liés à sa sécurité.
Le paradoxe des relations hispano-israéliennes semble ainsi destiné à perdurer avec une dynamique diplomatique où les contradictions internes et les réalités géopolitiques se superposent.













