Un Québec fort ne renaîtra pas dans les bureaux du ministre Lacombe, mais dans les cafés, les bars, les garages, les écoles, les rues. Partout où des âmes créatrices, libres et rebelles, auront quelque chose à dire.
«Quand on ouvre Netflix, il faut qu'on sente qu'on arrive au Québec.» Ces mots, ce ne sont pas ceux d'un réalisateur frustré de ne pas être en tête d'affiche, mais bien ceux de Mathieu Lacombe, le ministre de la Culture, qui a déposé hier un projet de loi imposant aux plateformes numériques de réserver une place de choix aux contenus francophones.
Pas des quotas comme tels, mais une mise en valeur obligatoire. Encore de la réglementation. Encore un gouvernement qui croit pouvoir dicter à la population ce qu'elle doit découvrir, aimer, consommer.
Mais la culture, monsieur le ministre, ce n'est pas une vitrine de magasin. Ce n'est pas une rangée de produits qu'on aligne pour que le client y jette un coup d'œil par obligation.
La culture, la vraie, celle qui résonne, qui traverse les frontières et les siècles, émerge du bas vers le haut. Elle vient du peuple.
Une réalité culturelle qu'on refuse de voir
Ce que M. Lacombe oublie de mentionner — ou préfère enterrer—, c’est que même avec un quota obligatoire de 65% de musique francophone à la radio, seulement 8,5% de la musique écoutée au Québec est en français, et à peine 5% d’elle vient d’artistes d’ici.
Ce n’est pas parce qu’on ne la voit pas, c’est parce que les gens n’en veulent pas. Parce qu’à force de servir une culture subventionnée à la louche, standardisée, sans aspérités, on a tué le feu sacré. On a remplacé l’élan par la recette, la passion par le protocole, et l’art… par l’administration. Résultat: une culture qui sent le formulaire rempli à la main et l’obligation morale. Pas étonnant que le public zappe.
La vérité brute, et il va falloir le comprendre, c'est que le public ne veut pas de ce qu'on lui impose. Il veut vibrer, s'évader, découvrir librement. Les pièces législatives n’y changeront rien. Elles créeront peut-être un semblant de visibilité, mais jamais de véritable amour ou engagement.
Le Québec, expert en juridiction bidon
Ce projet de loi ne pose pas seulement un problème culturel. Il soulève aussi un sérieux malaise juridique. Car rappelons-le: la gestion du contenu médiatique numérique ne relève pas des provinces, mais du fédéral. C'est Ottawa, via le CRTC, qui possède l'autorité compétente sur les communications.
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Et même là, le CRTC lui-même n'a à ce jour aucune prise véritable sur le streaming international. Pourquoi? Parce que ces plateformes ne sont pas des diffuseurs traditionnels. Parce qu'elles ne rentrent pas dans les cadres poussiéreux d’une réglementation prénumérique.
Alors comment le ministre Lacombe pense-t-il imposer sa volonté aux géants américains? Avec un sourire nationaliste et une petite claque sur l'épaule? On parle d'entreprises valant des centaines de milliards de dollars. Pensez-vous qu'elles tremblent à l'idée d'être poursuivies par le Québec?
De nouveaux droits qui diluent les autres
Le ministre envisage de modifier la Charte des droits et libertés pour y inscrire le «droit à la découvrabilité des contenus culturels d’expression originale de langue française». On parle bien ici de la même charte qui protège la liberté d'expression, la liberté de conscience, les droits fondamentaux. Et voilà qu'on envisage d'y greffer une sorte de droit d'être exposé à un film québécois quand on ouvre Disney+.
C'est transformer un outil fondamental de protection des citoyens en instrument de marketing culturel. C'est, ni plus ni moins, un dérapage conceptuel majeur, qui banalise les droits fondamentaux pour satisfaire une vision bureaucratique de la culture. Et c'est surtout ouvrir la porte à toutes sortes de revendications absurdes.
Sur le plan factuel, une telle modification à la Charte serait non seulement symbolique, mais inefficace: elle n'aurait aucune force contraignante sur les entreprises étrangères, et encore moins sur l'algorithme de Spotify ou de Netflix. Elle créerait au mieux un droit vide de sens, et au pire un précédent dangereux de politisation d'un texte fondateur.
Culture ou censure douce?
En arrière-plan de cette initiative, il y a une idée insidieuse: que le gouvernement sait mieux que vous ce que vous devriez regarder ou écouter. Que votre jugement culturel est défaillant. Qu'on doit corriger vos habitudes de consommation.
C'est une vision infantilisante et présomptueuse, qui transforme la liberté culturelle en espace dirigé, balisé, orienté. Une forme de censure douce, avec le sourire.
Là où le gouvernement devrait nourrir un environnement de création fort, soutenir des artistes qui osent sortir des sentiers battus, il choisit le contrôle. Il choisit le mur au lieu de la scène. Il veut des statistiques, pas des œuvres.
Le gouvernement comme critique culturel
Qu'on le veuille ou non, ce projet de loi érige l'État en arbitre du bon goût. C'est à lui que reviendra la décision de ce qui est «d'ici», de ce qui est «francophone», de ce qui est digne d'être mis en avant. Et cela, c'est un pas très dangereux.
On ne veut pas d'un Netflix version Radio-Canada, où tout est calibré, tiède, prévisible. On ne veut pas d'un Spotify où les recommandations sont dictées par des fonctionnaires. Ce n'est pas de la culture, ça. C'est de l’imposition de mœurs.
Un nationalisme de surface
On prétend tenir tête aux géants, mais c'est une illusion. Le Québec n'a pas les moyens juridiques, technologiques ni diplomatiques de faire plier Netflix ou Apple. Ce que cette loi révèle, en vérité, c'est un complexe d'impuissance.
Un nationalisme de surface qui crie fort parce qu'il n'a plus d'ancrage réel. On agite le drapeau culturel québécois pendant que nos cinémas ferment, que nos librairies disparaissent, et que nos jeunes s’abrutissent sur TikTok.
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Et pendant ce temps, le fédéral, lui, garde la main sur les vraies compétences. Pendant qu'on bricole un projet de loi au Salon rouge, Ottawa décide de ce qui est réglementé ou non. Le CRTC, bien que dépassé, est toujours le seul joueur autorisé sur le terrain. Mais chut, il ne faut pas trop en parler. Parce que reconnaître cette vérité, ce serait admettre que le Québec parle beaucoup, mais agit peu.
Pour une culture organique
La culture, monsieur le ministre, ne se programme pas. Elle ne s'impose pas. Elle se vit, se partage, s'épanouit. Ce n'est pas une case à cocher sur un rapport d'évaluation dans votre ministère.
Si vous voulez que les gens consomment de la culture d’ici, commencez par libérer les artistes. Coupez les cordons de la subvention à tout prix. Laissez la créativité s’exprimer sans filtre. Dépolitisez la culture.
Et surtout, cessez de prendre les citoyens pour des consommateurs incultes à redresser à coups d’État. Le Québec culturel ne renaîtra pas dans les bureaux de Mathieu Lacombe, mais dans les cafés, les bars, les maisons, les garages, les écoles, les rues. Partout où des âmes créatrices, libres et rebelles, auront quelque chose à dire.













