Le carnaval populiste, de Caracas à Washington

Le président vénézuélien Nicolas Maduro à gauche et le président américain Donald Trump à droite. Maduro est généralement considéré comme l’héritier du chavisme. Photo: AFP.

Jeudi le 15 mai 2025, à 14:05

Écouter l'article
Le carnaval populiste, de Caracas à Washington
0:000:00

Drapé de rouge bolivarien ou coiffé d’une casquette MAGA, le populisme dérape quand l’exaltation du peuple, le culte du chef et le rêve de renaissance nationale virent à la mise en scène permanente.

 

En ce samedi de mars 2003, j’attends un chauffeur de taxi vénézuélien, prénommé Nacho, pour me rendre vers un quartier chaud de Caracas.

 

Je vais filmer une manifestation pro-Chávez pour mon projet de documentaire à RDI. 

 

Expatriée au Venezuela pendant quatre ans, comme enseignante dans une école internationale, j’ai vu le pays se déchirer. 

 

En 2002, une grève générale a paralysé l’économie durant deux mois, ravivant les tensions entre chavistes et anti-chavistes.

 

Plusieurs collègues vénézuéliens, viscéralement anti-Chávez, m’ont déconseillée d’aller à cette manifestation: «Pour eux, t’es juste une gringa

 

«Gringa» cela n’a rien d’un compliment, si je me fie à l’émission télévisée Aló Presidente, animée par le fantasque président vénézuélien Hugo Chávez.

 

Chaque dimanche, el comandante monopolise les ondes pendant des heures au plus grand plaisir de ses adeptes qui participent également à l’émission.  

 

Entre des monologues grandiloquents sur l’impérialisme yanqui, des «Go home gringos!» et la grandeur retrouvée par l’héritage de Simón Bolívar, l’émission offre aussi des composantes burlesques.

 

Le président vénézuélien Hugo Chávez s'adresse à ses partisans lors d'une manifestation à Caracas, le 23 août 2003, célébrant son deuxième mandat de trois ans (2000-2006). Photo: Juan BARRETO pour l'AFP.

 

 

En effet, le président chante, récite des poèmes, danse et se permet, par ailleurs, de licencier, en direct, des cadres de la compagnie pétrolière PDVSA: «You are fired!» comme dirait un certain animateur d’une téléréalité américaine.

 

J’ai choisi Nacho pour m’accompagner dans cette aventure. Nacho est mon chauffeur de taxi préféré. Il est un partisan du président Hugo Chávez. Il m’explique qu’il croit en la Révolution bolivarienne de son Comandante. Ce qui ne l’empêche pas de bien s’occuper de sa clientèle composée principalement d’expatriés. 

 

Nacho est pragmatique avant d’être idéologue. 

 

Carnaval rouge et revolver caché

 

Ensemble, nous filons dans le cœur de Caracas. Nacho voit poindre en moi un début d’inquiétude. Pour me rassurer, il soulève le tapis d’auto d’où je vois scintiller un revolver qu’il exhibe avec un sourire de fierté. Il n’a pas l’intention de s’en servir, mais à Caracas, on ne sait jamais…  

 

Je suis dans un film western de série B. J’habite au Far West.

 

Nous arrivons à l’endroit où a lieu la manifestation. Je me faufile dans la foule avec ma lourde caméra. Une marée rouge composée d’hommes, de femmes et d’enfants scande des slogans en brandissant des drapeaux et de gigantesques photos de Chávez arborant son éternel uniforme militaire et son béret rouge.  

 

À lire aussi: Du populisme italien à Milei: le voyage politique du mot «caste»

 

L’atmosphère est carnavalesque: c’est une joyeuse cacophonie où s’entremêlent des trompettes, des tambours africains et des appels à la Révolution. Me sentant un peu plus en confiance, je commence à m’adresser aux manifestants. 

 

Mon choix s’arrête sur un homme portant sur ses épaules une fillette de quatre ans. Il répond de bonnes grâces à mes questions. 

 

Il me parle de luttes contre les élites corrompues et de l’impérialisme, mais aussi des mensonges véhiculés par les médias, de la fierté retrouvée d’être Vénézuélien, et surtout de l’avenir de sa petite fille qu’il tient maintenant dans ses bras. 

 

Je lui demande s’il a hésité avant de l’amener ici. «Regarde autour de toi, c’est une fête populaire!» Je me sens en effet plus à une kermesse qu’à un rassemblement politique. Le papa poursuit tranquillement son chemin, sa fillette sur ses épaules.

 

La foule et le faux prophète

 

Provenant de nulle part, un homme me crie dans les oreilles. Il s’empare du micro. Il parle comme un prédicateur. «Hugo Chávez est le commandant du peuple! Il nous aime, comme Jésus nous aime! Il nous protège des démons de l’impérialisme et de George Bush, LE DIABLE!» Nacho me fait un signe discret. Il a compris que c’est assez pour aujourd’hui.  

 

Dans sa voiture qui me ramène dans mon quartier verdoyant, je repense à ma journée et aux scènes que j’ai filmées. J’ai hâte de les visionner et d’en faire le tri.  

 

Soudain, au bout de la route, des colonnes de fumée noire se dressent devant nous. Nous nous dirigeons tout droit vers de petites boules de feu causées par des pneus incendiés qui bloquent la route.

 

Des manifestants forment une barricade. Nacho garde son calme et offre une cigarette à l’un d’entre eux. Nous réussissons à nous extirper de cette barrière incendiaire à forte odeur de caoutchouc brûlé et de soufre.  

 

L’histoire se répète 

 

La circulation redevient fluide. Nacho met le pied sur l’accélérateur. Nous nous regardons et nous lançons un cri de joie. Les flammes derrière nous s’élèvent en formant une danse erratique. Nous rions légers et libres dans le tumulte de cette ville en crise. Je remarque une enflure sur le tapis. Je me rappelle du revolver scintillant. Ouf! Cette fois-ci, il n’a pas servi. 

 

À lire aussi: Venezuela: «le divorce est total entre le peuple et le chavisme»

 

Une vingtaine d’années se sont écoulées. Ce pays que j’ai tant aimé s’est effondré, miné par la crise économique et l’autoritarisme. Des millions de Vénézuéliens ont fui, et beaucoup, aujourd’hui, risquent l’expulsion sous le gouvernement de Trump et de ses rhétoriques xénophobes.

 

Ironie du sort, plusieurs Vénézuéliens qui ont vécu les errances gauchistes du charismatique Hugo Chávez, se retrouvent maintenant dans les errances droitistes de l’histrionique Donald Trump. 

 

Pourquoi ai-je une vague impression de déjà-vu? Pourquoi cette spirale populiste semble-t-elle se répéter?