Continuer ou s’effondrer?

De gauche à droite: le premier ministre québécois François Legault, le ministre de la Santé Christian Dubé et le candidat Bernard Drainville le 2 septembre 2022. Photo: page Facebook officielle de François Legault.

Samedi le 3 septembre 2022, à 12:05

Dans le cadre de la campagne électorale, le politologue Philippe Langlois se penche chaque samedi sur le bilan de l’un des cinq grands partis dans la course. Il débute avec la CAQ dont le mandat a été marqué par l’avènement du sanitarisme. 


Effectivement, pour la CAQ, tout semble être en place pour continuer. Bénéficiant selon les sondages d’une immense avance avant même le début des élections, le parti de François Legault semble être dans une position quasi invincible. 

Avec des partis d’opposition faibles, relégués par moments à des rôles de figurants muets, des médias complaisants qui refusent encore largement à effectuer une quelconque forme de critique envers le gouvernement pour sa gestion de la pandémie, des journalistes qui accourent pour être candidats du parti, la CAQ semble avoir le vent dans les voiles. Elle domine les intentions de vote dans la plupart des régions du Québec.

Pourtant, les murs de la forteresse caquiste présentent déjà quelques failles. On l’a vu lorsque Legault s’est fait huer par la foule à la Fête nationale à Repentigny, un comté pourtant caquiste depuis 2014. 

Les publicités pré-électorales où on nous raconte que François Legault fait des miracles avec des bébés se sont rapidement faites ridiculiser. 

Le premier ministre fuit les demandes d’entrevues et les débats comme s’il avait peur de faire une gaffe qui lui coûterait quelques votes. 

Il semble vouloir copier la stratégie électorale de Doug Ford: se cacher dans un coin pour ne pas bousiller son énorme avance. C’est une stratégie cohérente et elle pourrait bien le mener à une super-majorité à l’Assemblée nationale, laquelle s’accompagnerait d’une légitimité tous azimuts pour un nouveau gouvernement caquiste. 

Cachez ce sanitarisme que je ne saurais voir


Il est étonnant de constater que la gestion de la pandémie, qui a été l’événement le plus marquant au Québec depuis des décennies, se trouve à être largement absente de la campagne électorale. Du moins jusqu’à maintenant.

Comme si la classe médiatico-politique québécoise voulait faire oublier sa longue et intense histoire d’amour avec le sanitarisme. Cette idéologie a pourtant dominé le Québec durant plus de deux ans et a mené à des mesures d’un extrémisme rarement égalé dans le monde. 

Maintenant, une majorité de journalistes et de politiciens semble être en train de dégriser comme au lendemain d’une soirée beaucoup trop arrosée durant laquelle toutes sortes d’excès ont été commis, excès que l’on préfère oublier plutôt que de pleinement assumer. 

On en vient donc à ignorer l’éléphant sanitariste dans le salon et à essayer de convaincre les électeurs d’oublier ce funeste événement et ce qu’il a révélé sur notre société. 

Et au diable ce «Je me souviens» que l’on retrouve sur les plaques d’immatriculation!

Cela fait certainement l’affaire de Legault qui, comme on le voit dans ses campagnes publicitaires, ne compte pas utiliser sa gestion de la pandémie comme argument électoral. 

La CAQ a compris que ce n’est certainement plus un élément de marketing comme cela aurait pu l’être il y a à peine quelques mois. Le problème est que, considérant la place qu’a occupée la pandémie durant les dernières années, de quoi la CAQ peut-elle se vanter si ce n'est pas de son sanitarisme? Il reste la personnalité «magique» de Legault, un argument assez limité.

Le premier ministre a aussi de la chance, car les partis d’opposition, ayant essentiellement servi de comités d’approbation durant les temps de pandémie, ne peuvent maintenant se permettre de critiquer le sanitarisme du gouvernement, puisqu’ils en viendraient à se critiquer eux-mêmes. 

Après avoir répété sans vergogne et sans critique le discours gouvernemental entourant la pandémie, les médias aussi se retrouvent dans une position semblable. 

Des blessures profondes 


Il n’en est pas de même au sein de la population québécoise. Une partie significative de la population a été déçue, troublée, voire sévèrement traumatisée par le sanitarisme. 

Pour bien des citoyens, les mesures comme le mandat vaccinal, le «shaming» des non-vaccinés, les couvre-feux, les confinements à répétition et le masque obligatoire imposé aux écoliers ont été vécus comme une violente rupture du contrat social. 

La confiance envers les institutions est dans ce groupe à son plus bas. Difficile de savoir quel pourcentage de la population se retrouve dans cette situation puisque les médias et les firmes de sondage n’osent pas s’intéresser de près à ce phénomène, de peur de lui insuffler un peu trop de vie. 

En politique, ce que l’on observe avec attention s’anime toujours plus.

Cette couche de la population a maintenant, il est vrai, le parti conservateur de Éric Duhaime comme véhicule politique pour porter ses doléances. 

Nous y reviendrons dans un article ultérieur, mais Duhaime semble pour l’instant être le seul acteur politique capable de faire reculer la CAQ dans les intentions de vote. 

Si, de façon improbable, les murs de la forteresse caquiste en venaient à s’effondrer, ce serait fort probablement dû à une révolte anti-sanitariste.

Un parti ramasse-tout


Qu’est-ce qui explique alors la spectaculaire popularité de la CAQ si le parti n’ose même pas mettre en valeur sa gestion de la pandémie? Outre la grande faiblesse de l’opposition, on pourrait invoquer l’économie, mais l’inflation et la crise du logement ne font pas très bien paraître le gouvernement à ce niveau.

Pour comprendre la force de la CAQ, il faut d’abord observer son extrême popularité auprès des électeurs francophones. C’est un indicateur du rôle symbolique que joue maintenant la CAQ, celui d’être le parti du nouveau nationalisme québécois. 

Un nationalisme nébuleux, ni souverainiste ni fédéraliste ni de droite ni de gauche, comme l’a déjà dit Legault. Les contours idéologiques flous du nationalisme caquiste épousent bien les formes tout aussi floues du nationalisme québécois en 2022. 

Cela permet à la CAQ de récupérer une population largement désidéologisée (si on oublie le sanitarisme radical auquel elle s’est rattachée…) et de s’accaparer à gauche et à droite de causes à la mode tout en les vidant de leur substance.

Par exemple, le premier ministre a joué la carte de la restriction de l’immigration massive, sujet extrêmement sensible, tout en acceptant un nombre record d’immigrants en 2021. 

À lire aussi: Le curieux nationalisme de François Legault


Autre exemple: sur une récente publication Facebook Legault se disait frappé par la lecture d’un ouvrage de Bill Gates sur les changements climatiques. Il en récupérait plusieurs idées, dont des systèmes de suivi de l’empreinte carbone. 

Ce faisant, il se branche sur un sujet qui tient à cœur de nombreux Québécois et qui normalement est l’apanage de partis plus de gauche comme QS ou le parti vert. À quand le contrôle social justifié non pas par un virus, mais par les changements climatiques?

C’est grâce à ce genre de positionnement «ramasse-tout» que Legault a pu prendre les titres de «parti de l’économie» qui appartenait au PLQ et de «parti nationaliste» qui appartenait au PQ. C’est aussi grâce à cela que des journalistes se bousculent pour être candidats pour le parti. 

On est loin des positions idéologiques plus tranchées d’un de ses ancêtres, l’ADQ, qui le cantonnaient à l’époque aux confins d’un électorat conservateur.

Cela dit, la philosophie du ramasse-tout peut être une arme à double tranchant. En refusant, en apparence, de s’engager dans une position idéologique marquée, on peut plaire à tout le monde, mais on n’arrime que rarement la loyauté des électeurs. 

Et sans loyauté, quand le vent se met à souffler du mauvais bord, on perd des électeurs parfois aussi rapidement qu’on les avait gagnés. 

Pour l’instant, rien ne permet de dire que la CAQ risque de s’effondrer durant les prochaines semaines, mais tout est possible et les failles sont là.