Obnubilés par l’action de Trump aux États-Unis, nous passons sous silence la censure qui gagne du terrain chez nous, au sein même de nos propres universités. Un texte du professeur de littérature Maxime Prévost.
*L’auteur signe un article dans l'ouvrage collectif Critique de la raison universitaire publié aux éditions Liber.
La victoire du parti libéral de Mark Carney a mis fin à une campagne électorale entièrement dominée par la peur: peur du sud de la frontière, peur de Trump, peur d’éventuelles et improbables visées annexionnistes.
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Il s’agissait de déterminer qui pourrait «faire face à Trump», comme si les problèmes intérieurs du Canada (inflation galopante, interférence étrangère, crise du fentanyl, économie en déclin, surendettement sempiternel et système de santé défaillant – j’en passe, et des pires) étaient secondaires, voire inexistants.
Les campus canadiens obsédés par Trump
Pendant ce temps, sur le front universitaire, le syndrome du dérangement trumpien était tout aussi aigu.
En effet, l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (l’ACPPU) déconseillait aux universitaires de se rendre aux États-Unis pour des voyages non essentiels,
L'Association cible notamment (mais pas seulement) les «personnes qui ont exprimé des opinions négatives sur l'administration actuelle des États-Unis ou ses politiques», «les personnes dont les travaux de recherche pourraient être perçus comme étant en désaccord avec la position de l'administration actuelle des États-Unis» et «les voyageuses ou voyageurs transgenres ou dont les documents de voyage indiquent un sexe autre que celui qui leur a été assigné à la naissance».
On croit rêver, tant ces recommandations semblent tenir pour acquis que la frontière canado-américaine s’érige en nouveau rideau de fer.
N'écoutant que leur courage, plus de 500 universitaires du pays ont pour leur part signé une pétition appelant à offrir au Canada un sanctuaire aux «réfugiés universitaires des États-Unis».
Une mise au point s’impose
Chères et chers collègues, permettez-moi un avis divergeant et une mise au point. Les États-Unis constituent une démocratie fonctionnelle, dotée d’un complexe système de poids et contrepoids et d’une constitution vénérée par une bonne part de ses citoyens.
En cela, la démocratie américaine se distingue très nettement de la nôtre, où la gouverneure générale, les sénateurs et les juges sont nommés par le bureau du premier ministre (lequel décide aussi des subventions à octroyer aux médias).
En outre, le président actuel, souvent abrasif et malpoli, certes, dirige une administration nettement engagée envers la liberté d’expression, contrastant en cela avec la censure ouverte de la précédente, objectivée par les tristement célèbres «Twitter Files».
Tant que Patrick Provost ne sera pas rétabli dans ses fonctions, nous n’aurons aucune leçon à donner aux universités américaines.
En contexte universitaire, il importe de rappeler que l’action du gouvernement actuel correspond à une forme de retour du balancier répondant à la culture du bannissement qui s’est généralisée sur les campus américains et au-delà; au besoin, Verushka Lieutenant-Duval pourrait nous rafraîchir la mémoire.
Par ailleurs, les manifestations et campements propalestiniens ont ces derniers mois hérissé, non sans raison, la sensibilité des professeurs et étudiants de religion juive – non pas tant par leur existence même que par l’apathie des institutions et l’appui quasi unanime des corps professoraux.
Manichéisme étouffant
Parlons donc de l’unanimisme universitaire. Depuis quand, au juste, l’université est-elle devenue aussi binaire? Il faut désormais être pro-Palestine ou pro-Israël (comme s’il ne s’agissait pas ici d’une question géopolitique complexe devant forcément générer des avis contradictoires). Il faut être pour l’Ukraine ou pour la Russie.
Il faut s’inquiéter des «changements climatiques» ou s’afficher résolument comme «négationniste». Il faut être pour ou contre Trump, complètement et absolument (ici lire contre).
N’est-il pas anormal et malsain que les universitaires pensent en bloc, comme par réflexe, sur une foule de sujets? Pourtant, la diversité ne concerne pas seulement la religion, la couleur de la peau et l’orientation sexuelle.
Lors de périodes de crise, est-ce que la liberté académique ne devrait pas précisément garantir la pluralité des points de vue, à tout le moins dans l’enceinte universitaire?
Comme je l'ai montré dans cet ouvrage, cette liberté s’est entièrement éclipsée des universités lors de la période pandémique et doit depuis lors être portée disparue, comme l’atteste l’unanimisme anti-Trump du moment.
Quoi, après le Covid, le croquemitaine? Parce que nous avons joué à l’hôpital, il faut maintenant jouer au Bonhomme Sept Heures?
L’unanimisme est le masque de la peur, et la peur est malvenue dans les institutions d’enseignement supérieur.
Le philosophe John Stuart Mill nous mettait en garde contre la «tyrannie de la majorité» pouvant déboucher sur un climat d’autocensure généralisé. La liberté académique est censée constituer l’un des principaux garde-fous démocratiques contre cet état de fait.
D’abord montrer l'exemple
Comme pourrait en témoigner Patrick Provost, elle se porte cependant fort mal chez nous, au nord de la frontière américaine.
Rappelons que Patrick Provost, qui était professeur titulaire au département de microbiologie-infectiologie et d’immunologie, a été l'année dernière congédié par l'Université Laval à cause de son avis professionnel sur la pertinence d’administrer la vaccination Covid aux enfants (rappelons que ses recherches portaient sur les nanoparticules lipidiques et l’ARN messager, et qu’il agissait donc en connaissance de cause).
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Parlons clairement: tant que Patrick Provost ne sera pas rétabli dans ses fonctions, nous n’aurons aucune leçon à donner aux universités américaines.
Voici donc ma proposition finale, follement subversive et paradoxale, j’en conviens: au lieu de tourner obsessivement nos regards vers le sud, pourquoi ne pas se préoccuper des problèmes très réels du Québec et du Canada, à commencer par ceux qui ont trait à la liberté universitaire?













