Vivre sa vie comme si la mort n’existait pas

Des travailleurs enterrent un volontaire de la défense civile décédé du Covid-19 dans un cimetière de la province de Narathiwat en Thaïlande, le 24 février 2022. Photo: Madaree Tohlala pour l’AFP.

Lundi le 30 mai 2022, à 12:00

L’éditorial de Jérôme Blanchet-Gravel.

 
Je soupais récemment avec trois amis québécois dans le quartier de la Condesa, à Mexico, lorsque le sujet s’invita naturellement dans la conversation. 
 
«Au Québec, on dirait que les gens vivent leur vie comme s’ils n’allaient jamais mourir», laissa tomber Francis avant de prendre une lampée de son cocktail de mezcal, un entrepreneur vivant dans cette mégalopole depuis une dizaine d’années.
 
La formule résumait bien le sentiment que tous les trois partagions à l’égard du malaise ambiant au Québec. 
 
Un malaise qui a dominé la société durant toute la pandémie, mais que presque aucun observateur n’a réussi à nommer durant cette période.
 

L’éléphant dans la pièce

 
Deux années à nous encabaner et à fuir le virus, pour ne pas réussir à parler et à débattre de ce que nous voulions tous éviter: la fin. 
 
Deux années à interdire ou à encadrer les rites funéraires – quelle honte ! –, et à interdire ou à fortement déconseiller aux gens d’aller visiter un proche à l’hôpital. 
 
En nous privant de rendre visite à un parent ou à un ami mourant à l’hôpital, ainsi, nous fuyions deux fois la mort: nous ne voulions ni la voir en face ni la côtoyer en prenant le risque de contracter le virus. L’excuse était parfaite. 
 
Durant cette pandémie, nous avons été collectivement très lâches et nous le savons au fond de nous. 
 
Je reste d’ailleurs convaincu que cette honte refoulée explique en partie les réactions viscérales et même violentes à l’endroit des critiques des mesures sanitaires: ces trop rares insoumis nous rappelaient peut-être un peu trop notre indignité. Notre manque d’humanité.
 

Désenchantement ambiant 

 
Force est de constater que la disparition de la religion a créé un immense vide qui nourrit lui-même une vision fade de la vie rimant avec l’explosion des problèmes de santé mentale.
 
Oui, nous faisons comme si la mort n’existait pas. Et nous en souffrons plus que jamais.
 
Au Québec en particulier, ce peu d’intensité mis dans le fait de vivre témoigne d’une vision aride de l’existence la réduisant à quelques plaisirs matériels, à des aspects pratiques et à une boîte de sushis rapportée à la maison le vendredi soir.
 
Finalement, cette vie menée au rythme de l’ouverture des piscines et de la fermeture des cabanons n’est peut-être pas si satisfaisante. 

Nous nous engageons dans des marathons pour oublier notre manque de ferveur en la vie, nous nous noyons dans une activité physique saine, mais parfois excessive pour oublier que nous manquons d’idéaux. 
 
La vérité, c’est que nous sommes des milliers à courir après notre queue. 

 

Intolérance en hausse 

 
Nous sommes devenus intolérants au moindre bruit, au moindre mouvement, au point de réclamer inconsciemment et sans l’avouer le retour du couvre-feu. 
 
Nous faisons comme si la mort n’existait pas, mais au fond, elle habite plus que jamais notre société désenchantée. 
 
Sur le plan social, le Québec n’a jamais été aussi mort que depuis qu’il prétend tout faire en son pouvoir pour sauver des vies – sanitairement et écologiquement. 
 
Nous nous réunissons de plus en plus rarement en famille, comme si le temps ne s’écoulait pas et que nous pouvions revoir à l’infini nos proches. 
 
Un ou deux Noëls «cancellés», «c’est pas grave, il y en aura d’autres», pouvait-on entendre entre les branches, après les conférences de presse du gouvernement Legault. 
 
Fêter un anniversaire, célébrer une tradition qui revient annuellement, c’est pourtant avant tout souligner une année de moins dans sa vie et dans celle des autres autour de nous. 
 

Conseil de lecture

 

Dans un livre qui vient d’être publié aux éditions Leméac, l’essayiste Mathieu Bélisle explore notre grand malaise face à la mort en osant s’aventurer au-delà de tous ces interdits que le Québec aseptisé nous impose. 
 
Pour cet enseignant en littérature, c’est au moment où la mort était censée guider les moindres actions du gouvernement qu’elle est apparue la plus taboue dans une société qui ne savait plus comment composer avec elle. 
 
«La mort était là, mais comme désinvestie, symboliquement et affectivement, dépouillée de tout ce qui pouvait conduire à une interrogation quant au sens et à la nature des choses», écrit-il dans Ce qui meurt en nous.
 
Dans cette perspective, le Québec est dans le «déni du déni», c’est-à-dire dans son déni de son déni de la mort.
 
Dommage que nous n’ayons pu bénéficier des riches et nécessaires réflexions de l’auteur en temps réel durant cette crise.