Vivre libre ou mourir à Livingston

Reportage

Une rue du centre de Livingston au Guatemala. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.

Vendredi le 2 juin 2023, à 11:45

Située en Amérique centrale, partie du monde minée par le trafic de cocaïne et l’ultra-violence des bandes criminelles, Livingston fait figure de refuge. Reportage dans cette ville de la côte caribéenne du Guatemala, et terre promise des Garifunas.

 

En posant le pied à Puerto Barrios, sur la côte Atlantique, la chaleur est assommante. Venue de la ville d'Antigua pour rendre visite à son frère en prison, Maribel, quarantenaire vivant du tissage de vêtements amérindiens à la main, ne s’y fait pas. 

 

«Mon frère a pris huit ans de prison pour avoir tué quelqu'un lors d’un règlement de comptes. Je viens m’assurer que tout va bien, car je ne suis pas venue depuis six mois», confie-t-elle à Libre Média.

 

Puerto Barrios, charmant coupe-gorge

 

Nous sommes dans la région d’Izabal, dans l’ouest du Guatemala, en Amérique Centrale. Incluant la côte Atlantique, cette région est l’un des plus grands points de passage de cocaïne vers l’Amérique du Nord et l’Europe. 

 

Sur les cent mètres qui séparent la gare routière de la modeste pension que Maribel affectionne, une chorale improvisée de chrétiens évangéliques semble éloigner la disposition à la violence de quelques mines patibulaires nous observant depuis un bar cantina poisseux. 

 

«Ici c’est très sûr», reprend-elle alors d’un ton assuré. «Ici?», dis-je en pointant le trottoir défoncé du doigt pour m’assurer d’avoir bien compris. «Non, la pension est sûre, mais le quartier est très dangereux», répond-elle. 

 

Il y a six mois, Maribel s’est fait attaquer à main armée à quatre pâtés de maisons. «La nuit venait de tomber, je marchais, ils m’ont menacée avec un pistolet et m’ont tout pris, je n’avais même plus de quoi rentrer à Antigua», explique-t-elle. 

 

«Puerto Barrios, tierra de Dios», dit la devise officielle. «Mais beaucoup disent tierra de Dios me guarde», (Terre de Dieu nous garde), s’amuse Mario Méndez, un habitant qui fait tous les jours l’aller-retour en bateau vers Livingston. 

 

Une autre habitante de la ville le confirme: «Livingston est très tranquille mais à Puerto Barrios, il faut sortir accompagné dès la nuit tombée, car on peut se faire attaquer à main armée n’importe où». Le soir vers onze heures, j’entendrai quatre coups de feu depuis ma chambre.

 

Ravages du trafic de cocaïne 

 

Le lendemain matin, le marché La Revolución, populaire et animé, vient rappeler qu'à Puerto Barrios, beaucoup de gens travaillent et tentent de mener une vie normale. 

 

Reste que la ville est classée en zone rouge au niveau des indices de trafic de drogue à l’échelle nationale. Hormis des bananes, des ananas et des pastèques, Puerto Barrios exporte des tonnes de cocaïne, lesquelles viendront se loger dans les narines des Nord-Américains et des Européens. Un trafic qui apporte son lot de criminalité, ce qui terrorise les habitants et en fait l’une des villes les plus violentes du pays.

 

 

L’économie de l’autosuffisance, comme c’est le cas à Livingston, permet à chacun de garder sa dignité. […] Il semble aussi que la solidarité de la population permette de largement contenir la délinquance.

 

-Alexis Brunet, journaliste et reporter

 

 

«De temps en temps, le gouvernement fait tomber un baron de la drogue pour faire croire qu’il lutte contre le trafic, mais en réalité, il travaille main dans la main avec les trafiquants», explique à Libre Média un Guatémaltèque de la cinquantaine sur les bords de Livingston, et qui ne souhaite pas voir son prénom cité. 

 

Après avoir vécu sept ans dans la capitale, il a travaillé pour une compagnie pétrolière dans la région de Petén, a échoué à Livingston et y est resté «pour la tranquillité». 

 

Sur la piste des Garifunas

 

Pour aller à Livingston, il faut d’abord parcourir trois pâtés de maisons à pied depuis l’hôtel – ou prendre un taxi pour ne pas risquer sa peau – puis prendre un bateau.

 

Appelée ainsi en hommage à Édouard Livingston, juriste étasunien et premier sénateur de Louisiane, Livingston est un havre de sérénité à vingt minutes en bateau de Puerto Barrios.

 

L’âme de la ville, ce sont les Garifunas. S’ils sont assez présents dans le Honduras voisin, où leurs porte-paroles sont régulièrement séquestrés ou tués pour avoir revendiqué la possession de terres un peu trop fort, ils sont quasiment les seuls Noirs du Guatemala. 

 

«Contrairement à une idée reçue, nous n’avons jamais été esclaves», souligne d’emblée Kyle, jeune guide historique de la ville. Aux alentours de 1625, un bateau transportant des Noirs africains destinés à être esclaves fait naufrage dans les Caraïbes. Les survivants trouvent refuge sur l’île Saint-Vincent, qui est située juste à l’ouest de la Barbade. Saint-Vincent est alors habitée par les Arawak, un peuple amérindien que l’on retrouve jusqu’en Guyane française. 

 

En bons conquérants, les naufragés expulsent les hommes et ne gardent que les femmes, avec lesquelles ils prennent du bon temps et auront des enfants. Ainsi naissent les Garifunas. 

 

«Au XVIIe siècle, des colons anglais et français ont débarqué à Saint-Vincent. Une partie des Garifunas a résisté et une autre a pris le large pour le Belize et la côte Atlantique du Honduras, notamment vers l’île de Roátan. Ce n’est qu’en 1802 qu’ils sont venus à Livingston», explique Kyle, avant d’ajouter qu’«ils y sont restés car c’est une terre hospitalière». Lui-même d’origine Garifuna, Kyle n’a jamais quitté Livingston.

 

Autosuffisance économique

 

Alors que selon l’Unicef, le Guatemala est désormais le sixième pire pays au monde en matière de malnutrition infantile, et que des millions de Guatémaltèques n’ont même pas accès à l’eau pour se laver (l’eau potable est inexistante au robinet quasiment n'importe où au Guatemala, même pour les riches), on ne croise, contrairement à la capitale, aucun enfant la peau sur les os à Livingston.

 

 

 

En matière de désir, l’être humain ne répond à aucune idéologie, les lois du sexe seront toujours infiniment supérieures aux idéologies, quelles qu’elles soient.

 

-Alexis Brunet, journaliste et reporter

 

 

On n'y vient pourtant pas pour travailler à l’usine comme on peut encore le faire quand on émigre «à la ville». Hormis la pêche, le tourisme ou, dans une moindre mesure, le secteur du bâtiment, Livingston n’a rien d’un «pôle de compétitivité» faisant le régal des statisticiens français. 

 

Alors comment font les gens? «Ici, tout le monde a des poules, un petit bout de terre à cultiver, ou sinon, va pêcher, donc tout le monde a de quoi manger. Quant à l’eau, elle est municipale et tout le monde y a accès», souligne Kyle auprès de Libre Média.

 

Tandis que certains s’obstinent encore à promouvoir l’exportation dans le Tiers Monde d’un capitalisme sauvage qui laisse des millions de personnes à la merci de la faim et de la soif (ou des sodas à la Coca-Cola), l’économie de l’autosuffisance, comme c’est le cas à Livingston, permet à chacun de garder sa dignité.

 

Une population unie

 

Livingston est-elle dangereuse? «Livingston est calme et sereine. Le problème, ce sont certaines personnes qui se laissent aller et qui boivent trop», explique Mario Méndez. «Il y a aussi certains bâtiments qui tombent en ruine. Le maire ne fait rien car il n’habite pas sur place», ajoute-t-il. 

 

Quand on lui fait remarquer qu’il y a trois ans, le précédent maire a été assassiné avec sa fille par balles alors qu’il se trouvait dans un bateau dans le coin, il répond laconiquement que «ça oui, c’est une autre histoire»…

 

La région d’Izabal étant, avec le Petén et Alta Verapaz, la plus active du pays au niveau du trafic de cocaïne, Livingston et ses alentours n’échappent pas totalement à ce fléau. Des découvertes de plans de coca, de poudre blanche et même de laboratoires clandestins sont régulièrement rapportées par la presse nationale. Toutefois, cela n’affecte pas la vie quotidienne des habitants, contrairement à Puerto Barrios. 

 

Il semble aussi que la solidarité de la population permette de largement contenir la délinquance. Une leçon à retenir, étant donné que la peur et l’indifférence sont les meilleures alliées des criminels, et que du reste de l’Amérique Centrale à la France, les autorités prétendent désormais lutter contre le crime avec la vidéo-surveillance.

 

Principal peuple de Livingston, les Garifunas cohabitent avec des Amérindiens, des ladinos (peuple issu du métissage entre colons espagnols et Amérindiens du Chiapas et du Guatemala) et des Indiens. Kyle m’apprend que le quartier où je loge est «le quartier le plus garifuna de la ville».

 

Le plus garifuna? Oui, car si tous ces gens coexistent en bonne harmonie (ou en bonne compagnie), Livingston n’a rien d’une mosaïque à la canadienne. Il n’y a donc ni «quartier garifuna», ni «quartier amérindien», ni «quartier indien», ni même l’incontournable «quartier chinois».

 

Ceci peut-être parce qu’à Livingston, finalement, on a mieux compris que d’autres que contrairement à ce que s’imaginent certains idéologues, les individus ne peuvent être classés comme des boîtes de conserve dans des rayons de supermarché.

 

Simplicité et liberté 

 

Il y a à la fois des affinités culturelles entre les humains et une curiosité pour l’être qui est différent de soi – d’un niveau très variable selon les peuples. La nature humaine est donc guidée par cette ambivalence avec parfois un océan de métissage à la clé, comme au Brésil, parfois pas tant que ça, comme à Livingston. 

 

En matière de désir, l’être humain ne répond à aucune idéologie, les lois du sexe seront toujours infiniment supérieures aux idéologies, quelles qu’elles soient.

 

En l’espace de deux jours, la ville est frappée par deux coupures d’électricité d’une douzaine d’heures chacune, et pourtant, la vie continue presque comme si de rien n’était. La preuve s’il en fallait que la vie ne se résume pas qu’à un abonnement à Netflix. 

 

À l’heure où même dans des villages de France, s’enfermer à clé pour des questions de sécurité tend à devenir l’usage, l’hôtel où je loge laissera son portail ouvert chaque nuit. Tout est dit.

 

Si les papilles vous titillent, allez donc faire un tour «Chez Vilma», vous y goûterez le meilleur poisson de la côte caribéenne. La raison? Vilma cuisine «avec le cœur, et non pas pour la rentabilité», assure-t-elle. En étant réveillé à l’aube par le chant des coqs, des oiseaux et des grillons, on songe que notre liberté ne se récupérera qu’au prix d’un véritable retour à la simplicité.