Au Québec on s’accroche à un système de santé centralisé, mal géré et inefficace. Notre collaborateur Samuel Chabot nous raconte l’enfer qu’il a vécu avec sa fille à l’urgence quand elle s’est fracturé la clavicule.
Quand j’ai franchi les portes de l’urgence du CHUL avec ma fille, qui venait de se fracturer la clavicule, je m’attendais à un long moment d’attente, certes, mais rien ne m’avait préparé à ce que j’allais y découvrir.
Ce que j’ai observé ce jour-là était presque surréaliste: des gens exaspérés, des souffrances ignorées et un système à bout de souffle.
J’ai vu des visages épuisés, des parents désemparés, des patients qui abandonnaient, préférant tenter leur chance ailleurs ou laisser la nature effectuer son travail, pour le meilleur ou pour le pire…
Tout a commencé l’après-midi d’hiver du 2 décembre, alors que mes enfants jouaient ensemble, insouciants, sur une pente fraichement enneigée: une glissade un peu trop instable, un mauvais atterrissage, un crie venant briser le calme. Ma fille de 11 ans, une clavicule évidemment brisée, pleurant de douleur.
À la maison, mon cellulaire à la main, cherchant à savoir si l’hôpital Chauveau, à proximité, était équipé de services radiologiques (…) Je cherchais une réponse simple : «Offrez-vous ce service? Pouvez-vous la prendre en charge?» À l’autre bout du fil, une voix glaciale, dénuée de toute motivation, me renvoyant à l’impersonnalité du système.
«C’est du cas par cas. Je ne peux pas vous répondre. Appelez au 811», disait-elle. Malgré mon ton insistant, pas un mot de plus. Pendant que ma fille souffrait, on m’offrait une procédure inutilement longue, déconnectée de l’urgence, sans compassion, sans proactivité. Un néant bureaucratique et normatif.
Je me suis donc rapidement tourné vers l’option qui me semblait viable, rapide et sure: l’urgence du CHUL.
L’espoir est parfois un piège
À notre arrivée à l’urgence du CHUL, une lueur d’espoir m’animait encore. Je me disais que malgré tout ce que nous entendons sur le système, un enfant de 11 ans en douleur, avec une fracture évidente, ne pouvait pas attendre bien longtemps.
Le prétriage s’est déroulé rapidement, suivi du triage, de l’enregistrement, puis de la radiographie. Tout cela en environ une heure! J’étais optimiste, croyant que le pire était derrière nous, que les choses iraient rapidement.
Dès que nous avons franchi la porte, une fois les formalités initiales terminées, l’espoir s’est effondré. La réalité inaliénable s’est dévoilée à nous, comme un spectacle qui défiait l’entendement.
On ne soigne pas des vies humaines avec des tableaux Excel.
Devant nos yeux, un tableau digne des Misérables de Victor Hugo transposé sur une toile de Goya, où chaque visage portait les traces d'un combat silencieux contre l'abandon et la fatalité: des corps affalés sur des chaises inconfortables, des visages creusés par l’épuisement et l’inquiétude.
Le contraste avec la rapidité des premières étapes était brutal. Nous sommes passés de l’efficacité apparente à un chaos lent et désorganisé. Les minutes se sont étirées, devenant des heures. Quatre longues heures à observer ce désastre. Je regardais ma fille, qui serrait son épaule meurtrie, les yeux dans l’eau, et je me demandais comment un système censé soigner pouvait sombrer à ce point.
Des scènes cauchemardesques
Une dame âgée, visiblement fiévreuse, attendait depuis plus de onze heures avec une plaie infectée et suintante, conséquence d’une chirurgie. Qui, quelque temps après, jeta l’éponge, annonçant d’une voix brisée qu’elle quittait.
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«Je suis trop vieille, trop fatiguée pour continuer à attendre», dit-elle, le trémolo dans la voix. À cela, la seule réponse qu’elle reçut fut une question froide et automatique: «Donc, on ferme votre dossier?» Pas un geste pour la retenir. Pas un mot d’empathie. Pas une once de prévention. Simplement cette phrase mécanique, machinale, comme si l’humanité s’était perdue quelque part dans la salle d’attente.
Un père, non loin de là, faisait de son mieux pour calmer son garçon d’environ cinq ans. Le petit, sourcil fendu, saignait abondamment sous une compresse stérile. Six heures d’attente, et le sang continuait de couler. Le désespoir du père, qui faisait des allers-retours dans la salle, se lisait sur son visage.
Derrière moi, une petite fille d’à peine deux ans en difficulté respiratoire. Elle peinait à respirer, ses pompes en poche, inutilisées. Son grand-père, complètement impuissant, attendait depuis sept heures. Les consignes? «Pas de pompes avant de voir un médecin» …Mais pour voir un médecin, il aurait fallu un miracle.
Lorsqu’il a supplié l’infirmière du triage de lui dire quoi faire, la réponse fut tout aussi mécanique qu’impassible: «C’est au médecin de décider». Sur un ton désemparé, il a demandé à voir un médecin sur le champ. La réplique, tout aussi sèche: «Il est occupé ailleurs avec des cas plus urgents (…). Il y a beaucoup d’ambulances qui arrivent.»
Une justification que j’aurai malheureusement entendue des dizaines de fois en l’espace de quatre heures.
Et moi, au milieu de cette salle d’attente devenue un théâtre d’indifférence, j’étais témoin de cette réalité; d’une souffrance humaine devenue un simple rouage dans un système qui, manifestement, ne tenait plus ses promesses.
Un réalité dure à accepter
J’avais beau regarder partout autour de moi, à la recherche d’un signe montrant que quelqu’un prenait réellement en charge cette marée de souffrances humaines, il n’y avait rien. Rien d’autre qu’une organisation débordée, des priorités floues et des regards vides derrière des plexiglas.
À ce moment, j’ai compris. Ce n’est pas juste un système en difficulté; c’est un champ de ruines, où l’humanité s’est perdue dans le brouillard de l’attente et de l’indifférence. Au-delà de la politique, des chiffres, des agences de santé et des points de presse, il y a des humains qui souffrent, qui subissent.
Ce que j’ai vu ce soir-là, au CHUL, ce n’était pas une simple file d’attente. C’étaient des visages marqués par la douleur, des souffrances laissées pour compte, comblées accessoirement par du Tylenol, et un système de santé réduit à une machine inefficace, incapable de faire ce pour quoi il existe.
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On nous parle de solutions, de plans d’action, mais soyons honnêtes; le Québec gère sa santé comme une entreprise publique en faillite. Et derrière tout ça, ce ne sont pas des chiffres qu’on sacrifie… Ce sont des gens.
Quand un enfant avec une fracture manifeste attend des heures les yeux dans l’eau, quand une femme âgée fiévreuse et mal en point quitte sans soins après une journée entière sur une chaise en plastique, ce n’est pas juste un problème de gestion.
C’est un drame humain. Un drame que nous refusons de regarder en face, pendant que nos décideurs multiplient les commissions et créent des agences. Des solutions faciles qui ne s’attaquent jamais aux racines qui moisissent dans le sol.
Le cœur du problème
Il est évident que ce système est malade. Pas d’un rhume, mais bien d’une maladie chronique enracinée profondément. Nous avons transformé nos hôpitaux en «cage de fer bureaucratique», où les gens passent après des protocoles et où l’efficacité a cédé sa place à des processus administratifs déconnectés de la réalité humaine.
Ce système est devenu un monstre qui consomme lui-même les ressources qu’il devrait consacrer aux soins. Et c’est là que nous nous trompons. On nous fait miroiter que plus d’agences, plus de structures, plus de gestionnaires vont régler le problème. Mais on ne soigne pas des vies humaines avec des tableaux Excel.
Le vrai problème est humanitaire, pas administratif. Quand j’observe un père tenter de calmer son fils en pleurs, ou un grand-père demander de l’aide qui ne vient pas pour sa petite-fille, ce n’est plus une question de chiffres ou de budgets; c’est une question de dignité.
Mais au Québec, on s’accroche. On s’accroche à ce modèle centralisé, mal géré, inefficace, parce qu’on a peur. Peur de reconnaître son échec. On se dit que ce n’est pas si grave, que d’autres font pire, qu’ils n’ont pas la «gratuité» … Vraiment? Tolérer l’intolérable parce qu’ailleurs, c’est pire?
Le mythe de la solidarité
On nous inonde de concepts tels qu’«équité» et «solidarité», mais ce système est tout sauf solidaire. Il abandonne les plus vulnérables et fait payer aux familles le prix de ses échecs. Pour être équitable, il l’est!
Nous en souffrons tous. Le plus troublant, c’est que nous savons… Nous savons depuis des années que ça ne fonctionne plus. Mais au lieu de réformer en profondeur, nous nous contentons de patcher les trous.
«On construit l’avion en plein vol»: vous vous rappelez?
Créer une nouvelle agence, c’est comme repeindre les murs d’une maison qui s’effondre. Ça semble beau de loin, mais ça ne règlera rien car le problème est ailleurs. Je l’ai vu, vous le voyez…
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Ce dont j’ai été témoin ce soir-là n’est pas unique. C’est le quotidien de milliers de Québécois. Et il est temps que nous nous posions de vraies questions: à quoi sert ce système si ce n’est pas à soigner?
Sommes-nous prêts à continuer de subir en silence pendant que nos décideurs jouent à la politique centralisatrice avec notre santé? Ou allons-nous enfin exiger un véritable changement? Une réforme où l’humain passe avant la bureaucratie.
Ce qui est en jeu, ici, va bien au-delà d’un problème technique ou administratif. Et nous ne pouvons plus nous permettre de l’ignorer. Nous ne pouvons plus nous ignorer nous-mêmes.
Cette expérience m’a profondément marqué. Impossible de rester silencieux après avoir vu de mes propres yeux les ruines d’un système que nous persistons à appeler «universel».
D’autres textes à venir
J’ai alors pris une décision: y retourner. Non plus comme un père inquiet, mais comme un témoin lucide des failles béantes d’un modèle qui se vend comme une solution, et qui se vit comme un désastre.
Pendant les prochains mois, je m’assiérai dans les salles d’attente des urgences de Québec. Je ne serai pas là pour accompagner un proche ou pour me plaindre. Je serai là pour observer, écouter et voir ce que plusieurs ne veulent pas admettre.
Pas de statistiques aseptisées, pas d’analyses bureaucratiques vides de sens. Juste des regards fatigués, des destins suspendus, des heures d’attente, et cette souffrance sourde qui imprègne autant les patients que le personnel, pris dans une machine déshumanisante construite par ceux qui ne l’utilisent pas.
Parce que personne ne devrait avoir à subir ça…












