Une allocution du prof Caron «cancellée» à la dernière minute à Ottawa

Montage par LM.

Mercredi le 14 février 2024, à 19:30

Le 14 février, le politologue Jean-François Caron était invité par le Comité permanent des Affaires étrangères à se prononcer à Ottawa sur la politique étrangère du Canada. Sa participation a été annulée à la dernière minute, sans justificatif. 

 

Traduction française de l'allocution du professeur Jean-François Caron (Université Nazarbayev) qui devait être présentée devant le Comité permanent des Affaires étrangères et du développement international à Ottawa, le 14 février à 16h30. Il avait fait le trajet depuis le Kazakhstan, où il enseigne la théorie politique. Libre Média reviendra sur cette affaire avec plus de détails.

 

Chers membres du comité, tout d'abord, permettez-moi de vous remercier pour cette invitation inattendue qui m'a amené à Ottawa depuis l'autre bout du monde. 

 

J'espère que mon témoignage sera utile au travail du Comité qui devra proposer de nouvelles orientations sur la politique étrangère du Canada dans un monde en mutation. 

 

Comme vous le savez, nous assistons en effet à la fin d'un paradigme et à l'émergence d'un nouveau qui façonnera les quelques décennies de notre vie et celle de nos enfants. 

 

D'une certaine manière, j'ai de la chance de vivre ce changement au cœur de l'Eurasie où les plaques tectoniques de ce nouveau monde se déplacent à un rythme rapide. Cela me donne une perspective que vous prendrez en considération – je l’espère –, dans votre rapport. 

 

Votre travail est donc essentiel pour éclairer ce qui se passe, les raisons pour lesquelles cela se passe et, bien sûr, pour comprendre comment le Canada pourrait redevenir un acteur central dans le système international.

 

Il faut avoir vécu à l'étranger dans une région où beaucoup de ces valeurs libérales sont critiquées pour comprendre comment leur promotion est en fait contre-productive pour les intérêts du Canada.

 

Malheureusement, nous devons être honnêtes: la politique étrangère du Canada ne lui permet pas de jouer le rôle pivot qu'il occupait il y a quelques décennies. Au contraire, ses orientations ont malheureusement conduit le Canada à devenir un acteur mondial marginalisé. 

 

Comme je l'ai déjà écrit dans un livre intitulé Marginalisé: Réflexions sur l'isolement du Canada dans les relations internationales publié il y a deux ans, je suis d'avis que la marginalisation du Canada est le résultat de sa politique étrangère fondée sur une vision trop idéalisée de la manière dont il devrait contribuer à la communauté mondiale.

 

Le Canada s’est fait le champion des valeurs fondamentales centrales de ce qu’on appelle habituellement le paradigme de convergence libérale post-1991.

 

Cette posture a conduit le Canada à défendre des valeurs de sécurité humaine, de droits de l'homme, de promotion de la démocratie et de respect des minorités de toutes sortes. Cette stratégie aurait peut-être fonctionné si le monde avait effectivement convergé au cours des 30 dernières années autour de ces idéaux libéraux. Mais ce n'est pas le cas.

 

La fin de l'histoire de Francis Fukuyama s'est avérée inexacte puisque nous voyons maintenant émerger clairement un monde alternatif qui se construit par divers moyens. Ce monde se distingue du nôtre par opposition à de nombreuses valeurs progressistes qui sont maintenant constitutives de la politique étrangère du Canada. 

 

 

Il faut avoir vécu à l'étranger dans une région où beaucoup de ces valeurs sont critiquées pour comprendre comment leur promotion est en fait contre-productive pour les intérêts du Canada. 

 

 

Et je souhaite souligner ce point car je ne veux pas être mal compris: mon évaluation de la situation n'est pas le reflet de mes propres croyances personnelles concernant bon nombre de ces valeurs progressistes. Mon évaluation est uniquement basée sur mon observation de la manière dont elles sont accueillies à l'étranger. J'espère que cela est clair pour tout le monde. 

 

Par exemple, si la promotion des droits des membres de la communauté LGBT est incontestée au Canada, ce n'est pas le cas partout dans le monde où (pour le meilleur ou pour le pire) les valeurs traditionnelles sont encore prédominantes. 

 

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Par expérience, je peux dire que le hissage du drapeau arc-en-ciel devant les ambassades occidentales dans la partie du monde où je vis depuis presque 10 ans maintenant n'est pas accueilli positivement. Au contraire, cela est plutôt perçu comme une forme de colonialisme civilisationnel non désirée et comme une tentative de la part du monde occidental de présenter les cultures traditionnelles comme arriérées. 

 

Que vous soyez d'accord ou non, c'est la perception des gens dans la région où je vis. À cet égard, le Canada s'est donné au cours des 20 dernières années ou plus le rôle d'être le pays leader derrière cette approche civilisationnelle. Si je dois paraphraser l'expression célèbre de John Winthrop, le Canada se voit maintenant à travers sa politique étrangère comme «la ville sur une colline»: une forme presque messianique d'une société progressiste et post-nationale que de nombreux Canadiens voient comme l'avenir de l'humanité. 

 

Le résultat est assez évident dans un monde où les valeurs culturelles jouent désormais un rôle prédominant au sein de la grande communauté internationale. 

 

Si la promotion des valeurs canadiennes était l'un des trois piliers de la politique étrangère du Canada de l'ère post-guerre froide (aux côtés de la promotion de la prospérité par le commerce et de la sécurité mondiale), elle a maintenant surpassé ces deux autres piliers et les a littéralement réduits au silence. 

 

En conséquence, nous sommes devenus hostiles au sud global, à des parties du Moyen-Orient et de l'Asie (ce sont de nombreux pays quand on y pense). 

 

Nous ne devrions donc pas être surpris lorsque nos tentatives pour obtenir un siège au Conseil de sécurité de l'ONU échouent. Les gens n'aiment pas se faire donner la leçon par des moralistes importuns. 

 

Le Canada a été l'architecte de sa propre infortune. Dans la période émergente de ce qui semble être le monde de demain, cette approche est – je le répète – contre-productive et elle entrave notre capacité à être un acteur central ainsi que notre capacité à favoriser la sécurité mondiale.

 

Si pendant la période de la guerre froide nous étions en mesure de jouer un rôle significatif à cet égard grâce à nos nombreuses missions de maintien de la paix, c'est parce que nous étions perçus comme le «gendarme honnête», la puissance intermédiaire impartiale qui ne prenait pas parti. 

 

Cela n'est pas possible lorsque cette perception a changé en celle d'un pays donneur de leçons. En l'absence d'une puissance dissuasive forte, nous étions au moins capables de briller avant 1991 grâce à notre soft power: une «puissance douce» qui a maintenant disparu à cause de notre politique étrangère idéaliste. 

 

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Que nous reste-t-il alors? Rien, car nous sommes maintenant un acteur politique marginalisé faisant face à la colère des sociétés de l'ordre «illibéral» émergent qui a commencé à rompre ses anciens liens avec nous. Pourquoi personne ne voit-il cela, surtout au ministère des Affaires étrangères? 

 

De nombreuses raisons peuvent être évoquées que je serai heureux de discuter plus tard lors de la période de questions et réponses. Je serai aussi heureux à cette occasion de discuter de la manière de bâtir une future politique étrangère plus efficace. 

 

Merci de votre attention.