Transhumain jusqu'à quel prix?

Une personne approche son doigt de celui d’un robot lors de la conférence internationale sur les robots humanoïdes à Madrid, le 19 novembre 2014. Photo: Gérard Julien pour l’AFP.

Lundi le 13 juin 2022, à 16:30

Fantasme réservé à la Silicon Valley ou réel problème éthique? Le transhumanisme promet de repousser la mort et d’améliorer nos capacités cognitives. Pour mieux saisir ce projet lourd de conséquences, Libre Média a interrogé deux experts.

 
Le 24 avril 2022, dans le cadre du projet Neuralink, Elon Musk confirme que des essais cliniques sur des humains vont pouvoir débuter pour réaliser l’implantation de puces dans le cerveau.
 
Dans l’opinion publique, l’entreprise Neuralink est parvenue à incarner ce mouvement international se voulant technologiquement révolutionnaire: le transhumanisme. 
 
«L’objectif du transhumanisme est d’améliorer l’être humain et ses performances physiques et intellectuelles grâce à la technologie», résume d’entrée de jeu Nicolas Le Dévédec, spécialiste des enjeux liés au transhumanisme et professeur agrégé à HEC Montréal. 

 

Une constellation de leaders transhumanistes  

 
Né principalement aux États-Unis dans les années 80 et internationalisé depuis les années 2000, ce mouvement regroupe différents profils comme des «entrepreneurs, des universitaires et chercheurs, surtout à l'Université Oxford et chez des groupes de citoyens militants», constate l’auteur du livre Le mythe de l’homme augmenté (Écosociété, 2021).

L’ironie dans l’histoire est que le terme de «transhumanisme» est lui-même rejeté par les militants transhumanistes. En effet, ils croient profondément que «le transhumanisme est une continuité progressiste de l’espèce humaine et pas une rupture anthropologique», pointe Gabriel Dorthe, chercheur sur les enjeux sociaux des technologies émergentes à l’Université Harvard.   
 
De la manipulation d’ADN et nanotechnologies aux membres bioniques et intelligence artificielle, le transhumanisme désire tout transformer. 
 
Une des grandes promesses de ses adeptes est la garantie d'une vie plus longue. 
 
Le milliardaire britannique Jim Mellon a lancé en 2016 l’entreprise Juvenescence qui développe des «thérapies soutenues par la science qui prolongent à la fois la santé et la durée de vie», précise le site de l'entreprise.
 
«Les transhumanistes légitiment leurs projets en vendant ses bienfaits thérapeutiques», explique Nicolas Le Dévédec. Par exemple, Elon Musk aime rappeler que les personnes souffrant de lésions de la moelle épinière comme les quadriplégiques pourront profiter des implants conçus par Neuralink. Mais le transhumanisme comporte des dangers de société qui ne peuvent être ignorés.

 

Employés et étudiants augmentés 

 
Ces dernières années, un transhumanisme «ordinaire» a déjà réussi à gagner une place considérable dans notre société, faisant de «l’humain augmenté une réalité dans le monde du travail», avertit Nicolas Le Dévédec. C’est le transhumanisme des nootropes ou des smart drugs pour les intimes.
 
Ritalin, Adderall et Modafinil: des médicaments censés être utilisés pour traiter les troubles de l’attention, mais consommés par des millions de personnes à des fins non médicales.
 
«Beaucoup d’étudiants et de professionnels consomment des psychostimulants pour endurer des cadences de productivité», pointe Nicolas Le Dévédec. 
 
Une étude sur l’utilisation des psychostimulants sur les campus universitaires états-uniens dévoile que près de 43% des étudiants ont eu recours à ces psychostimulants, notamment dans les domaines académiques les plus compétitifs. 
 
On retrouve aussi les nootropes dans la routine de beaucoup de professionnels. 
 
Le secteur du transport n’est pas épargné. Nicolas Le Dévédec cite l’exemple des routiers consommant des dérivés d’amphétamines pour rester éveillé plus longtemps sur la route.  
 
«Tout cette médicalisation est un danger de société énorme qui est assez tabou. L’homme augmenté est encore plus aliéné au nom du travail et de la productivité», observe notre interlocuteur.  
 
Le transhumanisme peut aller encore plus loin, par exemple au nom d’un féminisme aux accents futuristes et prométhéens. «Plusieurs grandes entreprises, comme Google et Facebook, proposent aux femmes salariées de rembourser les frais de congélation de leurs ovocytes pour qu’elles mettent de côté leurs projets familiaux afin de se consacrer au travail», explique-t-il.

Modification génétique sur une planète malade

 
En réponse aux enjeux écologiques, les transhumanistes prônent la «bio-ingénierie» qui redessine génétiquement le corps humain afin qu’il ne soit plus polluant pour la planète. 
 
«Il y a cette idée de rendre les humains intolérants à la viande pour qu’ils n’en mangent plus», lâche Nicolas Le Dévédec. 
 
Au-delà de son caractère dangereux et non éthique, la bio-ingénierie des transhumanistes dépolitise le combat écologique en réduisant la civilisation humaine à un ensemble de corps biologiques qu’il faudrait impérativement modifier. 
 
En fait, en ignorant les conséquences environnementales de l’extractivisme et du productivisme économique, les transhumanistes refusent de «remettre en question la société et de proposer un nouveau modèle de production», analyse Nicolas Le Dévédec. 
 

Derrière le transhumanisme, le grand capital

 
Chaque révolution technologique est généralement accélérée par de puissants financiers injectant des sommes astronomiques dans des innovations prometteuses. 
 
Pour les grands projets transhumanistes, on retrouve majoritairement des  «milliardaires investisseurs et grandes entreprises, notamment les GAFAM, dont les dirigeants de ces entreprises partagent une vision transhumaniste de notre société», lance le chercheur à HEC. 
 
Ces puissants financiers peuvent aussi être des acteurs publics. Selon Nicolas Le Dévédec, «les gouvernements jouent un rôle important dans le développement du transhumanisme, notamment aux États-Unis dans le secteur militaire avec l’émergence d’exosquelettes motorisés chez les soldats».
 
Pour Gabriel Dorthe, la source du problème est «l’accumulation du capital dans les mains de quelques-uns qui permettent à ces milliardaires d’utiliser leur réservoir de cash pour investir dans certains projets transhumanistes». 
 
En guise de compensation, le chercheur postdoctoral de l’Université Harvard propose de taxer les grands acteurs du transhumanisme de manière à pouvoir investir une partie de leurs recettes dans des projets plus éthiques.