Sortir enfin des sentiers battus

Jérôme Blanchet-Gravel. Crédits: Yves Charbonneau.

Mercredi le 11 mai 2022, à 11:00

L'éditorial de Jérôme Blanchet-Gravel.


Les deux dernières années ont révélé à plusieurs d’entre nous que le Québec se trouvait dans un moins bon état qu’on ne le disait dans les journaux et à la télévision. La pandémie a eu pour effet d’amplifier les traits d’une société que nous imaginions plus forte, plus résiliente et plus digne. Quelle ne fut pas notre déception de rencontrer ce côté sombre du Québec, que le récit glorieux de la Révolution tranquille avait voulu nous faire oublier. 
 
Tout d’un coup, le récit officiel s’est effondré pour laisser apparaître de profondes fissures dans le tissu social, levant le voile sur une société atomisée, désenchantée et où, de manière orwelienne, le mot solidarité était utilisé pour justifier des comportements égoïstes. 

 

La grande déception

 
Plusieurs d’entre nous avons découvert une société tentée par la censure, où le moindre point de vue divergent était interprété comme un signe de trahison avec le groupe, pour ne pas dire envers le troupeau. 
 
Nous avons vu le système médiatique se transformer en grande partie en machine de propagande, reléguant dans les marges infréquentables des opinions pourtant partagées par des milliers de citoyens. 
 
Nous avons vu plusieurs de nos politiciens et chroniqueurs présenter nos jeunes comme de simples bombes virales dont il fallait contrôler les moindres mouvements, faisant du Québec un régime hostile à la vie qui grouille.
 
Nous avons vu nos dernières traditions être reléguées au rang de menaces sanitaires sans importance sur les plans culturel, social et familial. C’est ainsi que Noël est devenu une fête ringarde et dépassée à encadrer bureaucratiquement. 
 
De Mexico où je me trouvais durant la majeure partie de cette crise, j’ai vu un peuple se couper du reste du monde. De Mexico, cette cité-jungle où la vie poursuivait son œuvre foisonnante jusque sur les toits des immeubles, j’ai vu certains de mes compatriotes se transformer en délateurs, faisant le jeu d’un gouvernement ayant décidé de proscrire les liens familiaux et amicaux. Triste spectacle. 
 

Le safe space québécois 

 
Bien que censé s’opposer au courant woke, le gouvernement Legault a voulu faire du Québec un safe space, c’est-à-dire un endroit à 100% l’abri du virus, comme si les milieux parfaitement purs pouvaient exister sur Terre. 
 
Le gouvernement Legault a cru être plus fort que la Nature en s’imaginant être doté du pouvoir d’infléchir toutes les courbes qui se présentaient à lui, comme si nous pouvions contrôler en entier notre environnement. Le risque zéro est devenu une quasi-religion d’État, utopie s’accompagnant d’une foi inébranlable en le pouvoir des règles.
 
Un réglementairement correct a pris forme dans une société déjà régie par les lois du politiquement correct. «Moi, les règles, j’adore ça dans la vie, parce que ça m’empêche d’être indécise et de réfléchir par moi-même», déclarait la chanteuse country Guylaine Tanguay sur les ondes de TVA, à la mi-novembre 2021.
 
Notre société est maintenant obsédée par la sécurité, ce nouveau principe suprême au nom duquel de plus en plus de dirigeants prétendent agir. Signe de cette transformation, les enjeux impliquant un désir de protection se multiplient dans l’actualité. Des séismes improbables aux stores potentiellement mortels, en passant par les vagues de chaleur et les chats errants en Haute-Gaspésie : tout semble être devenu une menace à notre sécurité, alors que nous vivions déjà dans l’un endroits des plus sécuritaires au monde. 
 

Retrouver notre autonomie 

 
Au Québec, la pandémie a fait de la sécurité une drogue : il est donc grand temps de nous sevrer collectivement. Les tendances sociales renforcées par le Covid-19 sont bien incrustées, mais des initiatives comme Libre Média peuvent contribuer à renverser la tendance. Offrir un espace de liberté pour penser notre monde au-delà de notre zone petite de confort : tel est en gros le projet de cette nouvelle plateforme. 
 
Plus que jamais, une critique intelligente du modèle québécois s’impose pour notre bien-être. Les Québécois doivent réapprendre à développer leur autonomie et à composer avec l’incertitude, seule et unique manière de lutter contre la dépression et l’anxiété qui atteignent des niveaux inégalés. Chez toutes les tranches d’âge, l’explosion des problèmes de santé mentale n’est pas étrangère à ce refus du tragique et de la vie comme force imprévisible.
 
L’erreur du Québec moderne est d’avoir cru que l’État pouvait solutionner tous nos problèmes, alors que les fausses certitudes qu’il nous offre ne font que renforcer notre détresse collective. Après la sécurité identitaire assurée par l’État et ses lois, la sécurité sanitaire, puis écologique, assurée par les mêmes mécanismes. Comme si après avoir légitimement protégé notre culture, l’État était destiné à nous protéger de tous les périls imaginables, dans une spirale faussement protectrice qui nous rend bien plus malades qu’elle nous protège.  
 
Il est grand temps de nous défaire du piège réconfortant des sentiers battus.