Sanitocratie: le règne des «petits chefs»?

Un homme peint une flèche sur le sol pour que les gens respectent les règles de distanciation sociale devant un magasin de la rue Neuve à Bruxelles, le 9 mai 2020. Photo: John Thys pour l’AFP.

Jeudi le 1 septembre 2022, à 11:05

Notre contributeur Joël Monzée s’est senti interpellé par l’article de notre rédacteur en chef dans lequel il dénonce une forme d’intolérance envers le bruit, selon lui l’un des divers symptômes du rejet de la vie sociale au Québec. 

 
Faut-il légiférer pour toutes sources d’irritation induites par notre société post-moderne?
 
Pas pour Jérôme Blanchet-Gravel, qui a rédigé récemment un article pour dénoncer ce qu’il perçoit comme une intolérance grandissante envers toute manifestation de vie sociale, une tendance que la gestion de la pandémie aurait selon lui renforcée au Québec.
 

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C’est une publication du ministère de la Santé et des Services sociaux à propos du danger du «bruit environnemental» pour la santé qui lui donne l’occasion de revenir sur ce thème qu’il aborde régulièrement.
 
Je comprends le sens de sa critique envers l’obsession de tout légiférer pour éviter toute situation altérant la santé, ce qui conduit notre société vers une forme aiguë de sanitocratie.
 
Toutefois, le problème de santé induit par un bruit imprévisible la nuit n’est pas négligeable. C’est ainsi que je me réjouis de voir la santé publique s’intéresser aux habitudes de vie préventives, tout en m’inquiétant de leur utilisation par des «petits chefs». 
 

Une mort inexpliquée

 
Il y a 20 ans, mon meilleur ami est décédé d’une crise cardiaque. Nous avions 33 ans. Sa mort m’a frappé de plein fouet, et ce, d’autant qu’il était considéré en santé. Il a laissé orphelin sa fille, alors que sa femme attendait des jumelles.
 
Pourtant, il a fait un électrocardiogramme trois heures avant son décès. Le tracé était idéal, alors que s’est-il passé? On comprend que, s’il a vu un spécialiste, c’est qu’il y avait des signes. Aussi, le médecin a demandé une autopsie du cœur et du cerveau. Tout était parfait. On comprend encore moins.
 
District-manager d’une compagnie pharmaceutique, son grand frère a demandé l’accès aux résultats de l’autopsie et des chercheurs ont analysé les données recueillies.
 
En résumé, nous connaissons tous les pathologies conduisant aux troubles cardiovasculaires. Souvent, les personnes ont une prédisposition génétique et des habitudes de vie sont loin d’être idéales. On peut toutefois les réanimer en cas de crise cardiaque et un traitement médical réduit le risque de récidive.
 
Cependant, un autre type de crise cardiaque peut arriver, généralement chez des hommes vivant un haut degré de stress comme des entrepreneurs… et des sportifs. En fait, le cœur bat au rythme de la vie. Le stress nous permet de nous adapter. Au fil de la journée, la boucle hormonale de stress augmente la fréquence cardiaque. C’est normal.
 
Ce que les chercheurs ont expliqué, c’est qu’à un moment, les cellules neurologiques contrôlant la contraction et la relâche des muscles cardiaques ne savent plus quelle molécule libérer. Conséquemment, le cœur s’arrête. Aucun défibrillateur ne peut le relancer. 
 
Aucun médicament ne peut contrôler ce problème, seules les habitudes de vie ont un impact significatif. 
 

Stress chronique et santé cardiaque

 
Interpellé par ce drame, je me suis passionné pour ce phénomène, d’autant plus qu’il explique pourquoi les jeunes font des crises, même lorsqu’ils passent une belle journée au zoo ou qu’ils célèbrent leur anniversaire. 
 
En effet, ce mécanisme physiologique dispose d’un «verrou» qui, lorsqu’il est atteint, déclenche des crises chez les enfants et les ados, comme je l’explique dans mon livre Et si on les laissait vivre?
 
Brièvement, l’état de stress augmente toute la journée. Les jeunes ont besoin de bienveillance pour ralentir leur rythme cardiaque. Sinon, seule la crise permettra de relâcher la pression (décharge émotionnelle) et s’assurer du soutien parental ou d’un intervenant (attention négative, mais sécurisation minimale). 
 
Chez les adultes, ce verrou est retardé, mais les risques d’accident cardiaque augmentent si l’individu n’adopte pas une saine gestion de ses émotions. C’est ce qui fut fatal à mon ami d’adolescence.
 

Le bruit, la nuit

 
L’autre mécanisme neurohormonal qui permet naturellement de réduire l’intensité de la boucle de stress, c’est un sommeil réparateur. Toutefois, elle se réactive si un bruit vient perturber le sommeil profond réparatoire. 
 
Quelques nuits, ça passe. Quand c’est fréquent, l’hypervigilance nocturne a des conséquences physiologiques et comportementales. 
 
Le texte gouvernemental expliquait qu’une personne ne disposant pas d’un sommeil réparateur voit apparaître progressivement des signes de maladie chronique. Si du bruit imprévisible vient perturber le sommeil, la relâche de la boucle de stress ne se fait pas suffisamment.
 
Cela peut alors induire, pas chez tout le monde, mais chez certaines personnes, plus d’agressivité, moins de tolérance, plus de difficulté pour coopérer ou aider autrui, moins de civisme, etc. 
 
On constate également que certaines maladies chroniques peuvent se compliquer quand cette boucle hormonale ne se relâche pas suffisamment. À terme, cela peut contribuer à fragiliser la fonction neuro-cardiaque.
 
Ce «bruit» peut être un bébé qui se réveille la nuit en criant. Un enfant qui fait un cauchemar et a besoin d’être rassuré. Une alarme qui retentit dans la maison. Un camion dont les freins font du bruit. Un voisin qui fête son anniversaire. Un show au parc Jean-Drapeau qui propage un peu trop de décibels. Ça, c’est la vie. Dès qu’on vit en société, nous sommes tenus de les accepter. 
 
Les recherches montrent que le manque de sommeil réparateur chronique affecte non seulement le système cardiovasculaire, mais aussi d’autres systèmes. On comprend donc mieux l’impact systémique de certaines conditions de vie et je ne peux que me réjouir que l’État s’intéresse aux différents déterminants de la santé des individus. 
 
Cependant, nous avons collectivement souffert d’un manque de vision durant la crise sanitaire, alors que les seules options largement encouragées pour contrer le virus étaient, d’une part, le confinement et l’arrêt de la vie sociale et, d’autre part, le recours aux produits biotechnologiques innovateurs contenant de l’ARNm. 
 
Comme Éric Simard et moi l’avons mentionné précédemment, les autorités sanitaires ont manqué un rendez-vous, alors qu’elles auraient pu encourager les habitudes de vie qui soutiennent la santé immunitaire. Ainsi, j’apprécie grandement leurs initiatives quand elles visent plus à prévenir qu’à forcer l’adhésion à une stratégie réductionniste.
 

Corrélation ou causalité?

 
Des chercheurs ont récemment mis en lumière des liens entre la consommation d’alcool et plusieurs types de cancer, tout en demandant aux autorités d’imposer des notices sur les bouteilles de vins et de bière pour prévenir les consommateurs. Un peu comme on le fait désormais pour les cigarettes. 
 
Ces chercheurs semblent toutefois commettre une erreur méthodologique: je ne crois pas qu’ils aient prouvé que l’alcool déclenche l’un ou l’autre cancer. Ces maladies sont, comme les problèmes cardiovasculaires, aussi complexes que multifactoriels. 
 
Il se peut que la consommation d’alcool soit un facteur d’aggravation ou d’accélération, mais je doute qu’on puisse affirmer, bien que je puisse me tromper, que l’alcool est indubitablement cancérigène. 
 
On confond une corrélation avec une causalité. Et on oublie les facteurs protecteurs, dont l’épigénétique.
 
Il en est de même avec le bruit. Ce n’est pas parce qu’on vit dans un environnement bruyant que, nécessairement, un problème cardiaque va survenir. C’est complexe et multifactoriel.
 

Une société moins tolérante?


Il serait donc regrettable qu’une compréhension systémique de la santé conduise au réductionnisme administratif qui bannirait de nos villes et villages les différentes activités culturelles ou, même, personnelles comme tondre sa pelouse ou participer à une fête entre amis. 
 
Il serait encore plus regrettable que ces connaissances scientifiques soient utilisées par des personnes facilement irritées et irritables pour interdire aux enfants de jouer dans la rue ou une cour de récréation. 
 
Il serait dommageable que de telles découvertes stimulent les «petits chefs» à déposer des plaintes, ce qui forcerait l’administration publique à être plus sévère que nécessaire.
 

Notre culture «latine» malmenée

 
Dans le bruit (et sa tolérance), il y a aussi des aspects culturels. 
 
Je me souviens qu’à un moment, mon ex-conjointe m’avait dit «Montreal is too hot for me». Habituée à la vie dans l’Est ontarien, elle avait de la difficulté à vivre avec toutes les stimulations sonores et les opportunités de festivals ou les occasions de danser proposées par la métropole québécoise.
 
Il est vrai que notre culture latine est très vivante, malgré qu’elle ait perdu de son intensité depuis la pandémie. 
 
Ce n’est pas nécessairement une question de langue, puisque j’imagine que les anglophones de Montréal éprouvent beaucoup de plaisir à vivre dans la communauté insulaire. 
 

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Il y a, néanmoins, une différence avec le mode de vie de Toronto où la Ville-Reine s’endort tôt en soirée, voire de Kitchener-Waterloo d’où provenait mon ex-conjointe.
 
La vie à Mexico, Copacabana ou Cali, ainsi qu’à la Nouvelle-Orléans, est encore plus festive et bruyante que Montréal. Les gens y sont habitués, voire recherchent cette intensité. 
 
Et que dire des personnes qui vivent près de l’autoroute? Curieusement, le bruit constant contribue à les apaiser.
 
Il faut faire attention de ne pas prendre à la lettre une théorie scientifique, même si celle-ci peut favoriser la sensibilisation des uns et des autres quant à leurs habitudes de vie affectant, éventuellement, leur santé mentale ou physique.
 
L’excès nuit en tout, mais les interdits ne valent guère mieux, alors que la prévention est une invitation laissant l’individu responsable de ses choix.