Quand amour rime avec contrôle

Edvard Munch, Jalousie I, 1895. Domaine public.

Vendredi le 5 avril 2024, à 09:00

Pour l'historien Marc Simard, l'un des problèmes les plus troublants dans la société occidentale en général et au Québec en particulier est celui du contrôle coercitif exercé par certains hommes sur leur conjointe.

 

Nous ne traiterons pas ici des autres civilisations, ni des femmes contrôlantes.

 

Ce contrôle, qui se présente au début comme une manifestation d’intérêt et même d’amour, tend à croître avec le temps et à se transformer en contraintes multiples imposées par la menace et la violence et aboutit malheureusement parfois au meurtre.

 

Devant ce fléau, les autorités se révèlent souvent impuissantes à protéger adéquatement les victimes, lesquelles, d’ailleurs, hésitent en général et trop longtemps à porter plainte ou à fuir, étant leurrées par la logique de l’amour romantique.

 

Prévention: une approche inefficace 

 

À ce problème, les autorités et les spécialistes offrent des réponses apparentées et psychologisantes qui mettent l’accent sur la nécessité de rééduquer les hommes qui ont entrainé leur couple dans une relation toxique et violente.

 

Or, cette thérapeutique est impuissante, puisqu’elle ne s’applique qu’aux individus qui sont déjà passés du côté sombre de la relation de couple, et qu’en outre, elle est impuissante face au fond du problème, qui en est un de mentalités et de mœurs, lesquelles nourrissent la bête.

 

Dans l’Ancien Régime, 95% de la population était composée de paysans et d’artisans. Pour l’immense majorité de ces gens, le mariage à vie et la fidélité conjugale allaient de soi, nonobstant la qualité de vie au sein du couple et de la famille.

 

La solidité de la famille et la monogamie étaient assurées par l’Église, qui prohibait l’adultère et la bigamie (des péchés mortels) ainsi que la désertion du foyer familial. Ce qui n’empêchait pas les exceptions, secrètes ou vilipendées, bien sûr.

 

Ce n’est qu’au sein de la noblesse (2%) que les aventures extra-conjugales et la séparation (de corps ou d’esprit) pouvaient exister, dans une discrétion relative (Marie-Antoinette avait un amant!). 

 

Il y eut même, aux XVIIIe et XIXe siècles, une période «libertine» pendant laquelle les relations extra-conjugales y étaient quasiment la norme, à condition que les apparences soient vaguement respectées.

 

La Révolution industrielle et l’urbanisation allaient bouleverser cet état de fait en provoquant la multiplication et la croissance des villes, où les populations se mélangeaient, et en desserrant l’emprise de la religion sur les mœurs et les mentalités. 

 

Moins contraints par le cocon familial ou villageois, les couples pouvaient de plus en plus vivre de manière autonome et à l’abri des regards et des jugements. 

 

L’émergence d’une mentalité

 

C’est aussi à cette époque que s’est développé l’amour romantique, une interprétation de la relation amoureuse qui met l’accent sur les sentiments et postule que certaines «âmes» sont destinées à s’entendre à la vie à la mort. 

 

La popularité de la littérature qui glorifie cette fusion (voir le succès trans générationnel de Roméo et Juliette) et l’idée que l’amour ne disparait qu’avec la mort, sont un indice de la prévalence de cette vision depuis cette époque.

 

L’interprétation romantique de l’amour est en outre renforcée par la logique du mariage, par lequel les tourtereaux se jurent fidélité devant témoins et, pour les croyants, devant Dieu, pour la vie. 

 

Les femmes y cherchent en général une promesse d’engagement, tandis que les hommes y voient une garantie d’exclusivité sexuelle et sentimentale. Sa logique se traduit souvent dans ces mots simples, pourtant si lourds, «tu es à moi», qui signifient trop souvent «contrôle».

 

Il n’est qu’à regarder l’ensemble de la cinématographie offerte ou à écouter les chansons populaires pour constater l’emprise de l’amour-contrôle sur les esprits. 

 

Ainsi, exemples entre plusieurs autres, une chanson sentimentale comme «Every breath you take… I’ll be watching you», du cool Sting, louange la surveillance maladive de la conjointe, tandis dans «Run for your life», le pacifiste John Lennon, des aimables Beatles, chantait «I’d rather see you dead little girl than to be with another man». Hem!

 

L’amour mythique

 

Le nombre de chansons populaires, dans tous les styles et toutes les époques, qui célèbrent le contrôle ou même le meurtre est stupéfiant. Et il est pour le moins étonnant que les générations de censeurs qui se sont succédé depuis trois quarts de siècle n’aient pas ou si peu dénoncé ces justifications artistiques.

 

Pourtant l’amour, comme les autres émotions, repose sur des mécanismes biologiques sous-jacents, régulés par les hormones: la dopamine, qui génère le plaisir et l’attention en présence de la personne aimée; l’ocytocine, provoquée par le contact physique (dont le baiser), qui accentue la confiance et la sécurité; et la sérotonine, qui module l’humeur.

 

Hélas, les effets hormonaux de l’amour sont éphémères (trois ans maximum), de sorte que les couples qui survivent à leur affaiblissement ou à leur disparition le font grâce à d’autres éléments, dont l’amitié, le respect mutuel et le désir sexuel, lequel ne disparait pas nécessairement avec l’évaporation de l’amour chimique.

 

Pourtant, dans le monde occidental contemporain, une certaine proportion de la population, difficile à quantifier, considère la relation amoureuse comme une promesse de possession et d’exclusivité à vie.

 

Certains vont accepter le désamour et même la séparation, tandis que d’autres exigeront le respect intégral (et même plus) des termes du contrat.

 

Ainsi, devant les périls multiples qui guettent un couple (lassitude, flirt avec d’autres partenaires, rencontres fortuites, intervention des amis ou de la famille dans la relation, etc.), certains réagiront par le contrôle coercitif.

 

Ayant été pendant de nombreuses années professeur de cégep, où les étudiants ont les hormones au plafond, j’ai été témoin de faits et j’ai entendu des choses qui m’inquiétaient parce qu’elles laissaient présager l’émergence de contrôle coercitif ou de violence au sein des couples existants ou en formation chez ces jeunes. 

 

Notamment, des jeunes filles qui affirmaient avec fierté «Y’est jaloux, ça veut dire qu’y m’aime», ou des garçons qui glorifiaient le mariage parce qu’il leur assujettirait une femme dont ils régiraient l’agenda et qu’ils seraient les seuls «à baiser» pour la vie.

 

Il arrivait que, profitant du sujet à l’étude (la famille sous l’Ancien Régime ou l’émergence du féminisme en Occident, par exemple), je me permette de glisser des avertissements dans mon discours. 

 

Je pouvais ainsi dire que la jalousie n’était pas un synonyme d’amour, que la surveillance tatillonne des activités de la partenaire et le contrôle de son agenda laissaient entrevoir un pénible futur de coercition, ou que les mots et gestes ayant comme objectif d’éloigner une personne de ses amies et de sa famille présageaient une relation malsaine et même dangereuse.

 

Mais je constatais le plus souvent que je n’avais pas, loin de là, atteint mon objectif, quand je voyais les regards noirs que me lançaient plusieurs jeunes filles en colère contre moi et que je constatais que la plupart des garçons regardaient leurs souliers.

 

 Autrement dit, je pagayais dans le vide et je générais probablement des réactions inverses à celles souhaitées.

 

Mauvaise cible

 

Il appert donc que quand on cherche à régler le problème du contrôle coercitif en rééduquant des individus, on se trompe de cible. Et que ce serait plutôt en réinitialisant la mentalité de la population entière pour modifier sa conception de l’amour et de l’«engagement» qu’on pourrait éventuellement arriver à généraliser l’idée que ceux-ci ne confèrent pas le droit de servage et encore moins celui de vie ou de mort.

 

Mais comme les mentalités ne se modifient pas «en criant ciseau», il est fort possible qu’il faille vivre encore de nombreuses années avec cette culture du contrôle toxique et ses conséquences pénibles et même tragiques.

 

Néanmoins, est-il possible d’imaginer une amélioration graduelle par le recours à l’éducation? Ainsi, une partie du cours obligatoire sur la sexualité pourrait être consacrée à la chimie de l’amour, pour dissiper les illusions romantiques (et naïves?) autour de celui-ci.

 

Et un cours sur l’histoire du sentiment amoureux pourrait éventuellement contribuer à relativiser celui-ci en montrant ses variations dans le temps, ce qui pourrait contribuer à le rendre moins contraignant.

 

Le contrôle coercitif et le féminicide ne sont pas des fatalités, à condition de prendre le problème par le bon bout.