Pensionnats: le drame autochtone entre raison et émotion

Série de textes

Le pape François et la gouverneure générale du Canada, Mary Simon, écoutent les discours lors d'un événement commémoratif à la Citadelle de Québec, le 27 juillet 2022. Photo: Lars Hagberg pour l’AFP.

Samedi le 30 juillet 2022, à 12:30

Alors que le pape vient de quitter le Canada après avoir complété sa tournée de réconciliation, l’historien Marc Simard rappelle dans le cadre de sa série de textes l’importance de poser un regard historique sur ce grand traumatisme.


Au Québec, les personnes informées savaient depuis longtemps que des enfants autochtones (Innus, Cris, Algonquins…) avaient étudié, de gré ou de force, dans des pensionnats depuis fort longtemps. 

Ceux qui avaient eux-mêmes fréquenté les petits séminaires pour Blancs s’imaginaient que ces enfants avaient grosso modo vécu une expérience semblable à la leur, la question linguistique en sus. 

Des Autochtones s’en plaignaient de temps à autre, mais l’opinion publique ne s’en émouvait pas. 

Il a fallu le rapport de la Commission de vérité et réconciliation (2015) et la publicisation de la découverte (par géoradars) de cimetières contenant possiblement les corps d’enfants autochtones non identifiés, par la suite, pour que le scandale devienne public.

Le premier pensionnat pour «Indiens» au Canada a été l’Institut mohawk, ouvert en 1831 pour séparer les enfants de leurs familles et les éduquer en dehors de leurs traditions culturelles. 

Mais c’est à partir des années 1880 que le gouvernement canadien a mis sur pied un véritable système scolaire, dirigé par des organismes religieux (catholiques ou protestants) mais financé par le fédéral. 

Déracinement culturel 


On estime qu’environ 150 000 enfants, sur sept générations, ont fréquenté ces établissements. L’objectif de ceux-ci était de «tuer l’Indien dans l’enfant», soit d’en faire des citoyens canadiens.

On y empêchait les enfants de parler leur langue maternelle et de s’adonner à leurs pratiques culturelles. Ces pensionnats étaient souvent surpeuplés et sous-financés: plusieurs de ces enfants y ont été victimes de maltraitance physique, sexuelle ou psychologique. 

La Commission de vérité et réconciliation a estimé que plus de 3200 enfants sont morts dans les pensionnats, soit par maladie ou par suicide, ou des suites de négligence ou de sous-alimentation, sur une période d’un siècle environ.

Aux yeux des Canadiens du XXIe siècle, l’existence de ces pensionnats est une abomination et représente une souillure sur l’histoire du pays, dont la réputation à l’étranger a été ternie. 

De plus, cette affaire de «cimetières clandestins» a été racontée de manière si sensationnaliste par la Commission elle-même et dans les médias que la plupart s’imaginent que nombre de ces jeunes Autochtones ont été purement et simplement assassinés et que les autorités se débarrassaient de leurs corps en les jetant dans des charniers (ou des fosses communes).

En tant qu’historien, Autochtone et ancien pensionnaire lui-même objet de maltraitance, l’histoire des pensionnats autochtones me trouble profondément. 

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Mais je dois néanmoins aborder ce douloureux sujet en étudiant le contexte et en me basant sur les faits et non pas sur des ouï-dire ou des révélations sensationnalistes.

Tout d’abord, un peu de contextualisation. Il faut en premier lieu se rappeler que le système des pensionnats a été institutionnalisé après que le Canada soit devenu un Dominion (colonie britannique disposant d’une autonomie interne) par l’AANB de 1867. 

De ce fait, de nouvelles responsabilités ont échu au gouvernement fédéral, dont celle de veiller au bien-être des Autochtones, dont il devenait le tuteur. 

Il serait futile de fermer les yeux devant la détresse et le mal-être des Autochtones, qui furent entassés dans les réserves créées par la Loi de 1876 après avoir été dépouillés de leur mode de vie: pauvreté; oisiveté; malnutrition; conditions sanitaires déficientes; alcoolisme; violence conjugale et familiale; etc. 


Une logique colonialiste inévitable?


Le gouvernement canadien avait l’obligation légale d’intervenir. Mais au lieu de faire face au problème et de s’attaquer aux causes de ces problèmes, il a perpétué une logique colonialiste. 

Les Autochtones adultes étant jugés irrécupérables, il a conclu un pacte faustien avec les Églises chrétiennes: leur livrer en pâture les jeunes Autochtones, que celles-ci pourraient christianiser à loisir, et ainsi financer au rabais la transformation de ceux-ci en citoyens canadiens. 

C’était une idée bête à pleurer et cruelle dans son essence même, les enfants étant arrachés à leurs parents et placés sous la gouverne d’ecclésiastiques dont plusieurs avaient des âmes de bourreaux et de pédophiles. 

Mais dans le contexte du XIXe siècle, une autre avenue était-elle possible?

En second lieu, les faits. 

Tout d’abord, on n’a pas encore exhumé de «restes humains» des sites funéraires scrutés par les géoradars qui y ont découvert des «anomalies». 

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Ensuite, rien ne permet de parler de charniers ou de fosses communes, les supposées sépultures y étant espacées comme dans des cimetières traditionnels. S’étonnera-t-on de trouver un cimetière à côté d’un établissement où vivaient des centaines de personnes? 

Plusieurs, Autochtones ou non, ont vite sauté aux conclusions: «génocide», clament-ils! Une version que vient tout juste d’avaliser le pape François.

Mais la réalité est probablement beaucoup plus banale: des milliers de jeunes Autochtones sont décédés dans ces pensionnats, soit de maladie (grippe, pneumonie…), soit fauchés par une épidémie comme celle de grippe espagnole (1918-1921), quelques-uns même de maltraitance, et on a enterré une certaine proportion d’entre eux dans le cimetière jouxtant l’établissement, probablement après un rite chrétien. 


Manque d’humanité


Certains de ces cimetières ont par la suite été négligés (les croix de bois y pourrissant), puis abandonnés.

Ce qui choque, dans ces événements, c’est la volonté colonialiste d’éradiquer des nations autochtones et leurs cultures en transformant leurs enfants en Blancs. 

C’est le caractère inhumain de cette séparation brutale entre les parents et leurs enfants, emmenés de force et souvent sans explications. 

C’est le fait d’avoir laissé ceux-ci sans réelle protection sous la responsabilité de communautés religieuses dans lesquelles sévissaient nombre de pervers et de sadiques. 

Et c’est la carence d’humanité dans le traitement des décès de ces enfants, dont les parents n’étaient parfois informés que parce qu’ils ne revenaient pas chez eux à la fin de l’année scolaire.

Comme aurait dit Talleyrand: «Ce n’est pas un crime. C’est pire, c’est une faute!»