Non à l’hygiénisme mortifère

Photo: SKYLAKE STUDIO/Unsplash.

Lundi le 30 janvier 2023, à 16:30

Le professeur Claude Simard fustige les néo-puritains en rappelant que le bien-être d’une personne ne dépend pas seulement de son état physiologique, mais aussi de son équilibre psychique, de ses relations sociales, de ses intérêts, etc.

 

Dernièrement, le Centre canadien sur les dépendances et l’usage des substances (CCDUS), organisme non gouvernemental chargé de faire des recommandations à Santé Canada, a resserré de façon draconienne ses directives quant à la consommation d’alcool.

 

Ces nouvelles normes sont établies alors que les recherches scientifiques menées au cours des dernières années confirmeraient encore davantage le fait que l’alcool, quelle que soit la sorte ou la quantité, serait nuisible à la santé et causerait toutes sortes de maladies telles que le cancer ou des complications cardiovasculaires.

 

On ne pourrait prendre qu’un ou deux verres par semaine pour que le risque reste faible. L’organisme recommande même à tous les gouvernements canadiens d’apposer sur les bouteilles des mises en garde relatives aux effets néfastes de l’alcool comme dans le cas des paquets de cigarettes.

 

De la Carte Inspire à celle de la Tempérance?

 

La carte Inspire de la Société des alcools du Québec deviendra-t-elle bientôt la carte Tempérance par laquelle l’État s’arrogera le droit de limiter nos achats de boissons alcoolisées prétendument pour notre bien?

 

Ce genre de contrôle est tout à fait imaginable quand on se rappelle les abus de pouvoir commis par nos gouvernements durant la crise du coronavirus au nom de la sacro-sainte protection de la santé publique.

 

Les agents de la tempérance du CCDUS invoquent la science pour justifier leurs directives rigoristes. Leur discours laisse entendre qu’on n’a pas d’autre choix que d’obtempérer, car la science en tant que détentrice de la vérité ne saurait être remise en question.

 

Or, la science par nature n’est pas normative: elle vise avant tout à décrire et à expliquer la réalité de façon neutre sans essayer de dicter des modes de comportement.

 

L’utilisation des connaissances scientifiques à des fins de régulation sociale déborde le strict champ épistémique de la science et s’avère forcément imprégnée des valeurs, des opinions, des croyances, des courants de pensée qui façonnent une société à un moment donné.

 

L’idéologie contre la science

 

Même si nos agents de la tempérance du CCDUS s’ingénient à se draper dans les certitudes de la science, leurs directives concernant la consommation d’alcool ne sont pas d’ordre purement scientifique: elles sont aussi et surtout d’ordre idéologique.

 

Dans le passé, les mouvements antialcooliques étaient soutenus par les religions qui voulaient épurer les mœurs de leurs fidèles; aujourd’hui la lutte contre l’alcool est livrée sous l’égide de la science pour des préoccupations officiellement sanitaires mais qui conservent toujours une empreinte morale.

 

Se servir ainsi de la science comme d’une nouvelle foi devant fonder la conduite humaine revient à l’instrumentaliser et à terme à sombrer dans le scientisme.

 

Les néo-Lacordaires contre le plaisir

 

Nos Lacordaires du XXIe siècle souffrent de réductionnisme. Ils ne sont bons qu’à envisager la vie sous le seul angle physique, négligeant toutes les autres dimensions humaines. Le bien-être d’une personne ne dépend cependant pas uniquement de son état physiologique : il est aussi influencé par son équilibre psychique, par ses relations avec ses semblables, par sa situation matérielle, par ses intérêts socioculturels et professionnels…

 

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Les études brandies par le CCDUS ne nous ont pas vraiment appris grand-chose de nouveau. Tout le monde sait en effet que l’abus de cette drogue récréative qu’est l’alcool peut être dévastateur tant sur le plan individuel que familial et social.

 

Risquophobie tentaculaire

 

Parce qu’une pratique comporte des risques, faudrait-il forcément la prohiber comme le recommande cette bureaucratie de l’abstinence? Une telle attitude risquophobe menace à l’inverse d’inhiber les individus et les sociétés en affaiblissant leur dynamisme par la peur.

 

Nous avons tous et toutes vécu des expériences attestant que faire un usage raisonnable de l’alcool peut être une source de plaisir et de convivialité. N’y a-t-il pas de moment plus agréable qu’un chaleureux repas entre parents ou amis bien arrosé avec du bon vin ?

 

Les nouveaux prohibitionnistes ne semblent guère sensibles aux traditions qui ont contribué à civiliser l’espèce humaine. Technocrates qui ne pensent qu’à décréter des interdits, ils n’hésitent pas à vouloir proscrire tout un pan du patrimoine de l’humanité. Il convient de bien le rappeler: la fabrication de boissons fermentées est millénaire et a donné naissance au fil du temps à toutes sortes de pratiques culturelles qui participent à l’art de vivre comme celles qui entourent le vin. 

 

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L’exubérant Rabelais considérait la consommation du vin comme un attribut anthropologique essentiel. Dans son Traité de bon usage de vin, il rend ainsi hommage à la Dive Bouteille: «L’usage du vin, outre le verbe prolixe et la prière fervente, est de toutes les actions humaines ce qui le distingue des autres créatures terrestres.» Et il renchérit dans son Cinquième Livre en affirmant que «pouvoir a le vin d’emplir l’âme de toute vérité, de tout savoir et philosophie».

 

Pour le goût de vivre

 

Ce débat autour de la consommation d’alcool n’est pas simplement de nature médicale comme on essaie de nous le faire croire. Il soulève des enjeux beaucoup plus complexes et plus profonds d’ordre culturel et philosophique. C’est tout un style de vie qui est en cause.

 

Voulons-nous écouter ces prêcheurs puritains et seulement survivre physiquement dans la crainte de tous les risques inhérents à notre finitude ou voulons-nous au contraire faire face aux vicissitudes de la vie avec ferveur et nous efforcer de profiter intelligemment de tout ce qui peut nous donner le goût de vivre?

 

Pour ma part, je retiens la deuxième voie en essayant de mettre en pratique le conseil que Baudelaire nous a donné dans ses Petits poèmes en prose: «Il faut être toujours ivre, tout est là; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!»