Les Ouïghours: de la soumission à l’anéantissement

Des Ouïghours conduisent un tricycle dans la ville de Kashgar, dans la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, le 16 juillet 2023.Photo: Pedro PARDO pour l’AFP.

Vendredi le 15 septembre 2023, à 09:00

Entre camps d’internement, assimilation forcée et surveillance accrue de sa diaspora, le peuple ouïghour est-il menacé de disparition? Entretien exclusif avec Zumretay Arkin, porte-parole du Congrès mondial des Ouïghours.

 

«Quand des Ouïghours de la diaspora participent à une manifestation, des agents de Pékin viennent pour les prendre en photo. Ensuite, des policiers chinois visitent les membres de leurs familles restées au pays pour les harceler et exercer des pressions», confie Zumretay Arkin à Libre Média.

 

Traquée jusqu’au sein de l’ONU

 

Cette jeune femme est porte-parole du Congrès mondial des Ouïghours. À l’âge de dix ans, elle a quitté le Xinjiang, province autonome du nord-ouest de la Chine et à majorité ouïghoure, pour s’exiler au Canada. Diplômée en droit et en relations internationales de l’Université de Laval, elle vit en Allemagne depuis quatre ans.

 

Zumretay Arkin. Droits réservés.

 

Chez cette activiste qui allie la délicatesse à un mental d’acier, le courage se paie au prix fort. Depuis 2017, elle n’a plus de contact avec les membres de sa famille restés au Xinjiang.

 

  

Imagine-t-on au Canada ou en France, ne serait-ce qu’un million de personnes internées sans raison valable?

 

 

Concrètement, quand elle compose un numéro de téléphone, ça ne fonctionne pas. Mais ce qu’elle sait, c’est que les membres de sa famille ont été visités de nombreuses fois par la police au Xinjiang.

 

«Ces intimidations font partie d’une logique de harcèlement à l’encontre de la diaspora ouïghoure. Il y a quelques années, cette surveillance ne concernait qu’un groupe restreint d’activistes. Début 2017, avec le durcissement de la répression, beaucoup plus de Ouïghours de la diaspora se sont engagés pour dévoiler ce qui se passe au Xinjiang. Pékin veut donc montrer qu’il garde un œil sur notre diaspora, ce qui fait craindre des risques non seulement pour notre santé mentale, mais aussi physique», explique-t-elle dans le cadre de notre entretien exclusif.

 

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Elle-même a été suivie par des agents de Pékin dans des aéroports de Grèce, d’Australie, et même au sein des locaux de l’ONU à Genève. Ses applications de communication peuvent être piratées, ses communications téléphoniques écoutées, son serveur de boîte courriel a déjà été hacké.

 

C’est à partir de 2017 que la politique d’internement forcé dans des camps de travail se met réellement en place. Entre 2017 et 2019, plus de 800 000 Ouïghours auraient été réquisitionnés par l’État chinois pour travailler dans des usines, selon le ministère australien de la Défense.

 

Une appropriation culturelle massive

 

Ces dernières années, des reportages dans le Xinjiang ont évoqué des avortements forcés, une politique de stérilisation des femmes, des obligations de boire de l’alcool ou encore, des séances de torture, notamment par décharges électriques.

 

Un centre de détention de Ouïghours à Artux, dans la préfecture de Kizilsu dans le Xinjiang. Photo: AFP.

 

«La politique répressive instaurée à cette époque est toujours en place. On voit de plus en plus de travail forcé dans l’industrie textile, le secteur agroalimentaire ou l’automobile. La propagande de Pékin veut faire croire que les choses vont mieux pour avoir de bonnes relations avec les pays musulmans. Le régime a donné des visas à quelques Ouïghours réfugiés au Canada ou en Turquie, par exemple, mais ça ne change rien à la situation dans la région», nous explique la jeune femme.

 

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C’est à la suite de cette phase d’internement qu’est venue la phase d’assimilation à marche forcée. Quand elle était écolière à Umruchi, capitale du Xinjiang, Zumretay Arkin avait droit à des cours en langue ouïghoure. Pékin s’efforçant d’annihiler cette langue du système éducatif, ce serait aujourd’hui impossible.

 

Cette assimilation se fait aussi sur le plan culturel. Le récit chinois s’approprie le système d’irrigation des puits Karez, par exemple. Pourtant, «karez» signifie «puit» en ouïghour. Créés environ cent ans avant Jésus-Christ, ils permettent de survivre dans le désert de Turpan, en pleine région ouïghoure. Pékin veut donc embrigader les enfants dès leur plus jeune âge.

 

«L’appropriation culturelle se fait également dans la danse et la musique. C’est une façon d’anéantir complètement l’identité ouïghoure», dénonce Zumretay Arkin.

 

Trois millions de Ouïghours internés?

 

Ces dernières années, plusieurs observateurs ont évoqué un génocide lent. Qu’en pense la première concernée? «Avec le mot génocide, on pense généralement à des crimes atroces et à une violence extrême. Dans le cas des Ouïghours, les autorités sont en train de tuer des gens en masse, mais dans la durée. L’expression génocide lent est donc appropriée. D’abord, ce sont les intellectuels ouïghours qui ont été visés. Ensuite, ça s’est répandu au reste de la société».

 

C’est après le 11 septembre que Pékin a utilisé le prétexte de terrorisme pour légitimer sa répression.

 

 

Dans son rêve de «nouvelles routes de la soie», le président Xi Jinping ne cache pas son ambition de s’approprier totalement le Xinjiang, un territoire grand comme trois fois la France et riche en ressources naturelles.

 

En 2017, l’ONU estimait qu’environ un million de Ouïghours étaient internés dans des camps. D’après ses propres observations – notamment tirées de documents du régime –, le Congrès mondial des Ouïghours estime qu’ils seraient en réalité trois millions d’internés.

 

L’archipel du goulag chinois

 

Selon Pékin, les Ouïghours seraient 12 millions au Xinjiang. «En réalité nous sommes beaucoup plus», estime Zumretay Arkin. Quoi qu’il en soit, le taux d’emprisonnement reste anormalement élevé.

 

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«Imagine-t-on au Canada ou en France, ne serait-ce qu’un million de personnes internées sans raison valable?», interroge-t-elle. Avoir voyagé en pays musulman, porter le voile ou avoir plusieurs enfants, autant de motifs pour être envoyé en camp d’internement sans savoir si on en sortira.

 

Cela exempte-t-il certains Ouïghours de toute suspicion sérieuse de radicalisation islamiste? Le 28 octobre 2013, une voiture-bélier a foncé dans la foule sur la place Tiananmen, à Pékin, tuant 5 personnes et en blessant 40. L’attentat a été revendiqué par le Mouvement islamique du Turkestan oriental.

 

Surveillés jusque dans leur salon

 

«Dans les années 2010, il y a eu quelques attentats ouïghours, oui. C’est atroce et nous les condamnons clairement. Mais avant le 11 septembre 2001, les Ouïghours étaient toujours accusés par Pékin d’être des séparatistes ou des voleurs. C’est après le 11 septembre que Pékin a utilisé le prétexte de terrorisme pour légitimer sa répression. Il a d’ailleurs accusé notre organisation d’avoir des liens avec le mouvement dont vous parlez, et que personne ne connaît vraiment dans le Xinjiang», répond Zumretay Arkin sans se dérober.

 

Depuis 2019, il y a des check-points dans chaque ville à majorité ouïghoure. Être soumis à un interrogatoire alors que l'on se rend à l’épicerie, par exemple, est une pratique très courante, tout comme la collecte d’ADN ou d’autres données. Pire, peut-être: en raison de la présence d’agents de Pékin, la méfiance règne au sein du peuple ouïghour lui-même.

 

En 2020, un million de cadres chinois ont été envoyés dans des familles ouïghoures. Officiellement effectués dans le cadre de «jumelages» avec Pékin, ces séjours ont duré de deux semaines à un mois. Une stratégie de surveillance de leur vie quotidienne, pour savoir s’ils priaient ou s’ils allaient à la mosquée, par exemple.

 

«Des témoins ont évoqué une ambiance très oppressive et des cas de harcèlement sexuel par ces cadres. Avec cette surveillance à la fois extérieure et intérieure, le summum de la surveillance a été atteint», déplore Zumretay Arkin.

 

Pour dire non à l’uniformisation du monde et à la surveillance généralisée, le sort des Ouïghours doit nous préoccuper.