Et si la montée des BRICS était largement surestimée dans le nouvel ordre international? Entretien avec Loup Viallet, observateur des relations entre la France et l’Afrique et directeur d’un nouveau média consacré au dialogue nord-sud.
Loup Viallet est l'auteur de Après la paix et de La fin du franc CFA à VA Éditions.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous avez suggéré dans de récentes interventions publiques que le pouvoir des BRICS était largement surestimé par certains observateurs, notamment en raison de la grande hétérogénéité de pays et de cultures que le groupe réunit. Quel est le portrait général que vous faites?
Loup Viallet: Je critiquais récemment une publication du Grand Continent qui avançait que les BRICS, avec leur récent élargissement, contrôleraient bientôt plus de la moitié de la production mondiale d’énergies fossiles.
J’entends aussi régulièrement des discours (comme celui de Mélenchon en France) qui présentent les BRICS comme une sorte de bloc géopolitique qui aurait vocation à prendre en main les destinées du monde.
L’impérialisme chinois, qui rappelle le comportement des puissances européennes au XIXe siècle, ne s’est pas dilué dans un projet géopolitique multilatéral.
Ces assertions en disent plus sur l’imaginaire de ceux qui les portent que sur la réelle nature de cette association internationale. Épouvantail pour les uns, miroir aux alouettes pour les autres. Les BRICS rassemblent des États qui, séparément, figurent parmi les plus riches, les plus peuplés et les plus puissants du monde. Mais les BRICS ne sont pas beaucoup plus qu’un club de discussion entre économies dites émergentes.
En réalité, c’est un bric-à-brac. Leurs divisions sont tellement profondes qu’il est absurde de leur prêter un dessein géopolitique commun. Cette hétérogénéité se reflète dans leurs échanges, par une absence de convergence économique, et dans leurs rivalités politiques.

Loup Viallet. Photo: courtoisie.
Un fait récent (parmi d’autres) illustre particulièrement à quel point les BRICS ne sont pas alignés: la nouvelle carte officielle de la Chine dévoilée il y a moins d’un mois annexait symboliquement des territoires appartenant à la Malaisie et à Taiwan, mais aussi à des membres des BRICS, l’Inde et la Russie. Tous s’en sont insurgés, hormis Moscou, qui est restée muette. Pékin leur a alors intimé de «rester tranquilles».
L’impérialisme chinois, qui rappelle le comportement des puissances européennes au XIXe siècle, ne s’est pas dilué dans un projet géopolitique multilatéral. La dépendance accrue de la Russie envers la Chine explique sans doute son silence dans cette affaire. Quant à l’Inde, elle ne s’est pas placée sous la tutelle diplomatique et financière de Pékin: sa réponse politique a été tonitruante.
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À l’occasion du sommet du G20 samedi 9 septembre dernier, Narendra Modi s’est engagé avec les chefs d’État des États-Unis, des Émirats arabes unis, de la France, de l’Allemagne et de l’Italie dans une stratégie géopolitique alternative aux nouvelles routes de la soie de Xi Jinping. Un pharaonique projet de corridor économique reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe.
Les BRICS, c'est un écran de fumée et des effets de manche pour épater la galerie. Aucune unité politique. Pas un bloc économique. Aucune convergence réelle. Un épouvantail.
Vous vous intéressez de près à l’évolution de l’Afrique. Il est devenu communément admis que l’influence de la France diminue dans ses ex-colonies et sur le continent en général. Récemment, un coup d’État au Niger semble avoir confirmé cette tendance. Comment la France peut-elle récupérer le terrain perdu, si cela est souhaitable?
Loup Viallet: L’Afrique est à la France et à l’Europe ce que l’Amérique latine est aux États-Unis. Nous subissons directement les conséquences des faiblesses africaines. Les principales menaces sécuritaires qui pèsent sur notre continent ne se situent pas seulement sur le front de l’Est, aux frontières avec la Russie.
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Elles sont aussi localisées à notre porte sud, dans notre voisinage méditerranéen et africain. Le morcellement de la porte sud de l’Europe représente un défi stratégique commun aux nations européennes, qu’elles soient situées à l’ouest ou à l’est. Il est non seulement souhaitable mais nécessaire de conduire une politique africaine.
C’est aussi le constat de nombreux gouvernements africains, qui maintiennent des liens de coopération très étroits avec la France (présence de bases militaires permanentes au Sénégal, en Côte d’Ivoire, à Djibouti et au Gabon; garantie française sur le franc CFA, cette monnaie partagée par 1/3 des pays d’Afrique subsaharienne).
La Françafrique n’existe plus depuis la fin de la guerre froide. Les pays de l’ancien pré carré français se sont mondialisés. De nos jours, la majorité des intérêts économiques des entreprises françaises sont en Afrique anglophone et lusophone (Nigéria, Afrique du Sud, Angola).
L’avenir de la francophonie, c’est la démographie africaine, la première au monde en nombre de naissances.
Le piétinement économique des pays du Sahel, conjugué à leur dégradation sécuritaire, a favorisé l’émergence de démagogues qui ont pris la France comme bouc émissaire dans leurs discours. Cependant, on constate que ni la junte malienne, ni la junte burkinabè, ni la junte nigérienne n’ont cherché à sortir du franc CFA.
Le départ des troupes françaises au Mali et au Burkina Faso s’est traduit localement par une démultiplication des attaques djihadistes et un isolement accru des juntes au pouvoir; au Mali, l’arrivée du groupe Wagner en remplacement des Français sert d’assurance-vie au régime putschiste, mais aucunement de rempart contre le terrorisme djihadiste.
Quant au nouveau régime gabonais (Ali Bongo a été déposé début septembre, il a tout de suite confirmé son intention de continuer à coopérer avec la France à tous les niveaux. On constate aussi une explosion des demandes de visas pour la France de la part de leurs étudiants.
Surévaluer le sentiment anti-français porté par des idéologues d’extrême gauche comme Kemi Seba, Juan Branco ou Mélenchon mais aussi par des mercenaires du web ou des «sardinards» instrumentalisés par des puissances hostiles est une erreur d’analyse et une faute politique.
Le déclin de la France en Afrique ne risque-t-il pas de mener à l’affaiblissement de la langue française à l’échelle mondiale? Quel avenir pour la francophonie?
Loup Viallet: La francophonie est un espace linguistique qui n’a aucune forme d’unité politique: le français est la langue de défenseurs des droits de l’homme occidentaux et de djihadistes nord-africains.
L’action de la France n’est pas pour grand-chose au développement du français à Kinshasa (première capitale francophone du monde). L’avenir de la francophonie, c’est la démographie africaine, la première au monde en nombre de naissances.
Vous allez lancer à l’automne Les Deux Continents, un nouveau média consacré à bâtir des ponts entre les deux rives de la Méditerranée. Pouvez-vous nous en dire plus?
Loup Viallet: Très bientôt! Les Deux Continents (L2C) cherche à mettre en lumière les dépendances réciproques entre l’Europe et l’Afrique, deux continents voisins dont les relations sont de plus en plus tendues et de moins en moins lisibles. Nous allons bientôt publier des enquêtes sur des sujets capitaux pour l’avenir de notre sécurité collective.











