Ils s’appellent Cash Money, Money Mart, Easyfinancial, Cash 4 You, Mr. Payday. Leurs panneaux publicitaires sont présents à chaque coin de rue dans les villes comme Toronto. Cette industrie florissante a des coûts sociaux dévastateurs.
Les succursales qui offrent des prêts sur salaire se sont multipliées ces dernières années au point d’atteindre un record canadien de 1408 établissements en 2016. À Toronto, il y en a autant que de restaurants Tim Hortons.
Pourquoi sont-ils populaires?
Un prêt sur salaire est offert par un fournisseur de services financiers non conventionnel d’un montant de 100$ à 1500$. Le prêt doit être généralement remboursé par l’emprunteur dans les 14 jours, car il vise à combler son manque de liquidité jusqu’à sa paye suivante.
Selon l’Enquête sur la sécurité financière, 3,4% des ménages canadiens avaient eu recours aux prêts sur salaire en 2016 durant les trois années précédentes.
Toute la stratégie de séduction de ces entreprises est basée sur une publicité trompeuse. «On dit que pour obtenir 100$ de prêt, ça coûte seulement 15$ pour 14 jours, donc les clients pensent que c’est pas grand-chose par rapport à la carte de crédit par exemple», indique Douglas Hoyes, un syndic autorisé en insolvabilité en Ontario.
«Mais on ne vous dit pas qu’il y a de fortes chances que vous aurez besoin d’un autre prêt sur salaire pour rembourser le premier», précise Douglas Hoyes.
Les établissements qui offrent ces prêts, en plus d’être «accueillants et lumineux», rendent le processus simple et efficace car ils ne demandent pas d’historique de crédit, détaille le spécialiste. Tout peut aussi se faire en ligne en quelques clics.
Le cercle vicieux de la dette
C’est bien le piège de la dette qui rend ce type de prêt dangereux pour les emprunteurs.
Pour Douglas Hoyes, «le coût de 15$ sur les 100$ prêtés ne reflète pas la réalité des emprunteurs sur ce marché», car la majorité des emprunteurs ne parviennent pas à rembourser leur premier prêt et se voient obligés d’obtenir un deuxième prêt, voire plusieurs autres.
Selon les statistiques de Douglas Hoyes, basées sur le dossier de près de 4000 clients insolvables, le client moyen avait 3,6 prêts sur salaire à rembourser.
«Dans le pire scénario, si vous obtenez un prêt sur salaire de 1500$ toutes les deux semaines en Ontario parce que vous en avez besoin, vous le ferez 26 fois par an», analyse Douglas Hoyes.
Dans ce scénario, cela signifie que le client emprunte toutes les deux semaines 1500$, mais à la fin de l'année, il devra payer ou aura payé 5865$ d'intérêts. C’est l’équivalent de 391% de taux d'intérêt, le taux maximal annuel en Ontario.
La situation empire chaque année
Le bilan s’alourdit quand ces mêmes clients contractent chez ces entreprises d’autres types de prêts pour rembourser leurs dettes initiales. Par exemple: les prêts à tempérament qui peuvent monter jusqu’à 10 000$ avec un taux d'intérêt annuel de 30% à 60%.
Ce type de prêt n’a fait qu’empirer la situation financière des clients insolvables de Douglas Hoyes au point qu'en 2021, le débiteur insolvable moyen devait un total de 6426$ en prêts à court terme, un record absolu depuis 2011.
Les familles modestes visées
Ces services financiers ont une cible très précise: les familles à faible revenu.
La règle est simple: plus une famille est vulnérable financièrement, plus elle a recours à ce genre de prêts.
Selon l’organisme Acorn, près de 80% disent avoir emprunté pour payer leurs dépenses courantes (loyer, épicerie, énergie, transport…). Près de 65% des emprunteurs ont un revenu annuel individuel inférieur à 40 000 $.
Les ménages monoparentaux et locataires, généralement touchés par la précarité, sont une cible.
Selon l’Enquête sur la sécurité financière de 2016, 76% de tous les emprunteurs étaient locataires. Les ménages monoparentaux étaient quatre fois plus susceptibles que les ménages biparentaux d’avoir recours à ces prêts.
Selon Acorn, ces ménages optent pour un prêt sur salaire plutôt que d’autres prêts moins coûteux car généralement, ils ont été refusés par leur propre banque ou coopérative de crédit; avaient atteint le maximum de leur carte de crédit; ou n’avaient pas de protection contre les découverts ou de marge de crédit.
Un arsenal bien rempli
Plus l'emprunteur s’endette, plus le remboursement devient compliqué.
Mais ces entreprises qui octroient des prêts sur salaire ont tout un arsenal qui leur permet de récupérer le plus d’argent possible des emprunteurs.
«C’est courant dans cette industrie que le client signe un contrat de cession de salaire», précise Douglas Hoyes.
En effet, si le paiement automatique à partir du compte bancaire du client échoue parce que le compte n’a pas la liquidité suffisante ou qu'il a été fermé par le client, le créditeur peut prélever directement à la source, c’est-à-dire à partir du salaire du client.
«Ce n'est pas un contrat juridiquement contraignant, mais si votre patron a un morceau de papier que vous avez signé confirmant que vous autorisez ce processus, il y a de fortes chances que le patron respecte le souhait du créditeur», confirme Douglas Hoyes.
De plus, les retards de paiement sont pénalisés par des frais supplémentaires en plus des intérêts récurrents.
Les pauvres deviennent plus pauvres
Si ce n’est plus possible pour le client de rembourser toutes ces dettes auprès de ses créditeurs, il devient insolvable et les créditeurs peuvent poursuivre le client en justice.
En 2021, 38% de tous les clients de Douglas Hoyes étaient insolvables à cause de leurs prêts sur salaire. Un chiffre qui s’élève à 52% pour les jeunes entre 18 et 29 ans.
C’est à ce moment que Douglas Hoyes intervient avec son équipe pour proposer deux solutions: la proposition de consommateur ou la faillite personnelle.
Lors d'une faillite, le client doit céder certains actifs (investissements, deuxième véhicule, bijoux, héritage…) à ses créanciers alors qu'une proposition de consommateur est une entente de règlement judiciaire qui permet au client de conserver ses actifs tout en étant obligé de rembourser progressivement une partie de la dette.
En échange, ces deux processus font en sorte qu’à la fin, les dettes soient annulées. Mais au prix de chambouler la vie des ménages touchés.
La hausse du coût de la vie fait mal
Cette industrie a le vent en poupe, car le coût de la vie au Canada devient inabordable pour de plus en plus de personnes.
Selon un rapport de Seymour Consulting, entre 2018 et 2021, le nombre de ménages à faible revenu a augmenté de 47%, allant de 4,6 millions de ménages à 6,75 millions de ménages, représentant 26% de la population canadienne. Selon le même rapport, en juin 2021, 40% des ménages canadiens déclaraient qu’ils étaient incapables de faire face à leurs dépenses essentielles.
«L'inflation n’a fait qu’accélérer le processus en poussant de nouvelles personnes à obtenir des prêts sur salaire», alerte Douglas Hoyes. «Un scénario qui ne fera que s'empirer avec la prochaine récession économique», prévient notre invité.
Des solutions?
«Les gens doivent faire tout ce qu'ils peuvent pour ne pas avoir recours à ces prêts sur salaire; par exemple, en négociant avec leur propriétaire afin de repousser la date de paiement du loyer», propose notre interlocuteur.
«S'ils n'ont pas le choix, ils doivent tout faire pour rembourser le prêt le plus rapidement possible», affirme Douglas Hoyes.
La régulation gouvernementale, à l’image du Québec qui a restreint le taux d'intérêt maximal à 35% par an, peut être envisagée, mais cela ne règle pas le problème à la racine, car les gens auront simplement recours à d'autres prêts sur salaire offerts à l'extérieur du pays, selon Douglas Hoyes.
L’expansion de cette industrie est le symptôme de la paupérisation des Canadiens face à la hausse du coût de la vie et la stagnation des salaires. «Il faut faire en sorte que les gens ne soient pas confrontés à la nécessité financière d’obtenir ce type de prêts», conclut Douglas Hoyes.











