Pour notre chroniqueur Joël Monzée, il est grand temps pour les Québécois de se réapproprier un espace démocratique où des débats dignes d’une société ouverte et tolérante pourront être tenus dans le respect.
Ces deux dernières années, il a été reproché beaucoup de choses aux différents journalistes, lecteurs de nouvelles et animateurs, alors que plusieurs rapporteurs se sont fait bousculer sur le terrain par des personnes qui s’étaient senties insultées dans les différents médias. Cette agressivité a déclenché un mélange d’incrédulité et de condamnation dans plusieurs interventions à la télévision, à la radio et dans les journaux.
Il est vrai que c’est un sujet sensible pour les journalistes de terrain qui, souvent, sont nos yeux et nos oreilles pour révéler les abus ou les horreurs qui caractérisent différents régimes politiques totalitaires ou toute autre atteinte à la démocratie. La gifle de Will Smith a également permis de repréciser une ligne claire que, même si une personne se sent insultée, elle ne peut pas recourir à la violence physique.
Les nouveaux ennemis de la société ouverte
Alors que le métier de journaliste a été longtemps considéré, à juste titre, comme une noble profession, grâce aux enquêtes menées pour dénoncer des fraudeurs, des abus institutionnels, des apparences de conflits d’intérêts, des collusions entre deux mondes qui ne sont pas censés collaborer, etc. L’idée est donc d’essayer de comprendre ce qu’il s’est passé pour en tirer des leçons sur le plan sociétal.
Je reste persuadé que la bienveillance et les échanges contradictoires pacifiques sont des marqueurs d’une société mature. Conséquemment, je dénoncerai toujours la brutalité des uns, mais je ne peux que regretter l’agressivité psychologique des autres qui ont contribué à faire émerger cette violence en ridiculisant régulièrement «ce qui n’est pas eux».
Comme scientifique (sans conflit d’intérêt) disposant de différentes expertises complémentaires dans le domaine de la santé et de l’éthique, je me suis senti interpellé à de nombreuses reprises devant le manque d’ouverture au point de vue d’autrui, voire devant la méchanceté gratuite de certaines personnes faisant pourtant partie de l’élite intellectuelle ou journalistique du Québec. Qu’est-ce qui s’est donc passé pour en arriver là?
Des voix dissidentes étouffées
Au moment où la crise s’est imposée au Québec, j’étais chroniqueur dans une émission d’intérêt général diffusée à la télévision de Radio-Canada. Le 12 mars, nous enregistrions une émission qui allait être diffusée plusieurs semaines plus tard. Alors que Monsieur Legault préparait son allocution présentant les toutes premières mesures et que les informations sous-embargo arrivaient aux médias, nous étions briffés durant les pauses pour s’assurer que nos propos seraient encore adéquats lors de la diffusion. Somme toute, nous devions être très prudents.
Le spectre de la mortalité en Europe a rattrapé nos dirigeants canadiens et le Premier ministre du Québec a pris ses responsabilités en s’appuyant sur une cellule de crise, dont trois ministres et leur équipe respective, ainsi que le directeur de la Santé publique Horacio Arruda.
Il fut alors demandé aux médias de «contribuer» à l’effort en vue de favoriser l’adhésion aux mesures sanitaires. Initialement, il fallait convaincre des citoyens en parfaite en santé de rester chez eux «pour sauver des vies».
Les médias n’échappèrent pas aux mesures sanitaires dictées par l’Exécutif par voie de décrets régulièrement renouvelés et amandés. Même le Législatif était suspendu. C’est ainsi que les émissions tant d’intérêt général que de divertissement devaient obligatoirement relayer les préoccupations de la Santé publique, sinon les tournages devaient s’arrêter. Conséquemment, les personnalités invitées dans les émissions de grande écoute, comme dans les bulletins de nouvelle ont été progressivement sélectionnées sur la base d’un discours unique: «seule la vaccination nous sauvera».
Par ailleurs, il s’agissait aussi de minimiser les nécessaires questionnements quant aux effets collatéraux des mesures sanitaires. On a donc moins invité les experts du domaine psychosocial, tout en mettant en lumière de belles personnes qui se sont «réinventées» professionnellement.
Il fallait conserver une cohérence des discours pour que les citoyens acceptent de renoncer à leur santé démocratique au profit d’un espoir de protéger leur santé physique, comme le mentionna le philosophe André Comte-Sponville.
Rapidement, les experts, comme les citoyens lambda, qui questionnaient ou nuançaient certaines informations se sont retrouvés en marge du discours public favorisant l’adhésion à la théorie dominante plébiscitée par des cliniciens et des chercheurs qui ont occulté les nécessaires nuances sur le plan scientifique.
Il est clair que la réalité d’une unité de soins intensifs nous interpelle largement, mais celle-ci n’a-t-elle pas été indûment généralisée? Se pourrait-il que certains experts aient perdu le sens du discernement? Se pourrait-il que certaines études aient été présentées sans tenir compte des apparences de conflits d’intérêt? À quel moment franchit-on la ligne de l’avis d’expert au rôle d’influenceur?
L'errance du milieu journalistique
Des membres de la presse sont tombés dans le piège, sans le savoir. Je m’explique. Fréquemment invité à commenter l’actualité psychosociale, je discute – avant l’entrevue – avec le journaliste ou le recherchiste parfois pendant 15, 30, voire 60 minutes. On discute des faits et on essaie de dégager un «lead» qui va devenir la ligne médiatique qui apporte son grain de sel aux débats de société.
D’une manière comme d’une autre, le journaliste rapporte le plus fidèlement possible les propos exposés par l’expert (thèse), tout en s’assurant d’aller chercher des éléments qui viendraient nuancer (antithèse) le contenu présenté pour alimenter le débat contradictoire (synthèse). Cela devrait permettre de nuancer et d’équilibrer les avis parfois contradictoires sur un sujet abordé parfois de manière sommaire. Sans cette hygiène intellectuelle, le piège se présente. En ne tenant compte que de la thèse dominante, le journaliste devient alors un «porte-parole».
Il est vrai que les annonces catastrophiques en provenance de l’Europe, ainsi que les premiers drames observés dans les unités de soins intensifs qui se retrouvaient à traiter un nombre inhabituel de patients frappés par un nouveau virus ont conduit des médecins à partager ce qu’ils voyaient dans leur hôpital. Les difficultés à maintenir des soins de qualité dans les institutions de soins de longue durée ont dramatiquement généré des milliers de décès en quelques semaines, justifiant les mesures sanitaires qui devenaient légitimes, tout en accentuant les craintes des décideurs et des médecins que cela se généralise à la population entière.
Les journalistes ont alors de moins en moins discuté avec les experts d’autres domaines scientifique et sphères de la société civile. Beaucoup se sont autocensurés et n’ont plus exprimé les nuances nécessaires ou les effets collatéraux pour ne pas nuire à l’adhésion aux mesures sanitaires. Progressivement, on a perdu de vue le sens critique qui devrait animer l’esprit du Quatrième Pouvoir.
Recréer des espaces d'échange respectueux
Sans nier la gravité de la situation depuis le printemps 2020, il est à craindre que l’état de choc vécu par les membres des différentes institutions composant les Quatre Pouvoirs puisse, encore aujourd’hui, conduire à occulter des questions fondamentales pour le devenir de notre société démocratique.
Dans quelle mesure est-ce que l’absence du débat contradictoire dans les milieux scientifiques et journalistiques n’a pas, d’une certaine manière, encouragé l’usage de propos irrévérencieux, voire insultant, de certains chroniqueurs et journalistes ?
Certaines chroniques ont eu des effets de pyromanie contribuant à l’agressivité et à la violence de personnes choquées ou blessées. Leurs gestes sont questionnables, mais celui qui allume le feu doit aussi se poser des questions sur sa part de responsabilité.
Au cœur de ce nouveau média, il faudra donc user de prudence et de discernement pour transmettre des faits et des réflexions qui viendront autant informer les citoyens que contribuer à la protection des valeurs fondamentales de notre société civile. La volonté d’informer autrement et de proposer des alternatives à la théorie dominante est essentielle pour protéger le bien commun.












