Le Guatemala «sur la voie d’un régime autoritaire»?

Entretien avec l’avocat en exil Jordan Rodas

L'ancienne candidate présidentielle guatémaltèque et leader paysanne Thelma Cabrera prend part à une manifestation en soutien à l'ancien président bolivien Evo Morales, dans la ville de Guatemala, le 14 novembre 2019. Photo: Orlando ESTRADA/AFP.

Mercredi le 19 avril 2023, à 11:00

Au Guatemala, les élections présidentielles ont lieu le 25 juin prochain. En 2019, l’unique candidate autochtone, Thelma Cabrera, est arrivée quatrième avec 10,4% des voix. Cette année, il lui est interdit de se présenter. Une démocratie en danger?

 

«Je suis exilé au Pays basque en raison de la persécution que subissent les défenseurs des Droits de l’homme au Guatemala. Beaucoup ont dû fuir aux États-Unis, par exemple. Ils sont mis en examen et criminalisés sur des motifs infondés», lâche par téléphone l’avocat Jordan Rodas.

 

«Comme j’ai moi aussi subi des intimidations et des menaces, j’ai préféré prendre mes distances physiquement du pays», poursuit-il dans le cadre de notre entretien exclusif.

 

«Rendre aux Autochtones la place qu’ils méritent»

 

Il y a encore quelques semaines, pourtant, cet avocat et ancien procureur des Droits de l’homme arpentait les zones rurales et oubliées de son pays pour rallier les descendants des Mayas à Thelma Cabrera et au MLP (Mouvement de Libération des Peuples). Les citoyens d’origine maya forment la majorité de la population guatémaltèque.

 

Les partisans du MLP et de Thelma Cabrera participent à un rassemblement de clôture de campagne sur la Plaza de la Constitucion dans la ville de Guatemala, le 8 juin 2019, avant la prochaine élection générale le 16 juin prochain. Photo: AFP.

 

«Notre projet politique, c’est de rendre aux peuples autochtones la place qu’ils méritent. C’est un projet de gouvernement pluriel – donc avec des membres issus des autochtones – que nous souhaitons. Et rien que ça, l’État le voit avec une grande panique», explique-t-il alors à Libre Média.

 

Les élections du 25 juin prochain porteront sur le président et le vice-président de la République, sur les députés et sur les conseils municipaux. En janvier dernier, Jordan Rodas et Thelma Cabrera, qui présentaient un duo sous la bannière du MLP, se sont vus interdits de s’y inscrire.

 

Selon l’avocat, «il n'y a pas de base juridique légale ayant permis le blocage de la candidature à la présidence». Le débouté nous précise que la Cour interaméricaine des Droits de l’homme lui aurait mentionné qu’«un ancien procureur des Droits de l’homme ne peut pas être empêché de se présenter tant qu’il n’y a pas une vraie condamnation prononcée». Une interdiction qui serait donc illégale.

 

L'avocat Jordan Rodas. Archives de Jordan Rodas.

 

Pourtant, la presse du pays a évoqué un document stipulant qu’il n’avait pas de dettes, document nécessaire à son inscription et qu’il n’aurait pas présenté à temps. «Non, non, non, j’ai tous les documents nécessaires à ma candidature, notamment ce document, et je peux même vous l’envoyer», laisse-t-il tomber sur le ton d’un défi.

 

Sur son compte Twitter, le 28 janvier, il a posté une photographie du document qui semble bien authentique.

 

Une étonnante favorite

 

Les semaines qui ont suivi la non-inscription du duo, Jordan Rodas est allé alerter Washington. «Je leur ai dit que s’ils voulaient vérifier le bon déroulement des élections, ils avaient intérêt à venir quelques semaines avant pour commencer à compter les voix!», lance cet homme à la langue bien pendue.

 

Selon lui, en voulant empêcher Thelma Cabrera – qui a réuni 10,4% des voix aux dernières présidentielles – de se présenter, l’État s’est rendu coupable de fraude électorale. «Tous les quatre ans au Guatemala, les marionnettes changent, mais ceux qui les manient sont toujours les mêmes, car le Guatemala est une grande exploitation agricole aux mains de quelques-uns», ajoute celui qui compte bien en terminer avec ce système quasi féodal.

 

Ces dernières semaines, divers sondages ont placé comme favorite à la course présidentielle Zury Ríos. Cette ancienne députée n’est autre que la fille du général Efraín Ríos Montt, ayant dirigé le pays d’une main de fer de 1982 à 1983 à la suite d’un coup d’État.

 

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En 2013, le putschiste a été condamné à 80 ans de prison pour le génocide durant la guerre civile du peuple Ixil, une ethnie maya. Le jugement a ensuite été suspendu pour vice de procédure. Aux dernières élections présidentielles (en 2019), sa fille n’a pu se présenter en vertu d’un article de la Constitution empêchant les membres familiaux d'un putschiste de pouvoir se présenter à des élections. Cette année, en revanche, sa candidature est passée.

 

4 millions de Guatémaltèques aux États-Unis

 

«C’est l'une des figures les plus conservatrices du pays. Il se dit que si elle a pu se présenter en dépit de la Constitution, c’est parce qu’elle appartient à une sorte de caste. Elle est d’ailleurs soutenue par le fils d’Álvaro Arzu, ancien président [de 1996 à 2000] qui a privatisé toutes les entreprises publiques au Guatemala. Comme son père, il ne voit le Guatemala que comme un terrain d’enrichissement personnel», nous explique Jordan Rodas.

 

L’élégante Zury a-t-elle vraiment ses chances pour la présidence?  «Oui, car les astres du mal se sont déjà organisés pour qu’elle accède là où elle en est aujourd’hui», estime l’avocat, sans doute de façon métaphorique. Les sondages donnent en seconde position une autre femme, Sandra Torres, dont le postulant à la vice-présidence est un pasteur évangélique, ce qui est aussi contraire à la Constitution, semble-t-il.

 

De leur côté, Jordan Rodas et Thelma Cabrera attendent le verdict de la Cour suprême de Justice pour valider leur candidature. Si cela ne fonctionne pas, ils comptent bien solliciter la Cour constitutionnelle pour que soit validée leur inscription.

 

Lors de notre échange, l’avocat pointe du doigt les inégalités sociales du Guatemala: «C’est un pays avec beaucoup de richesses, mais elles sont mal distribuées. Cette pauvreté empêche les familles de donner à leurs enfants une instruction correcte, des soins médicaux ou même de quoi manger».

 

Une réalité palpable à chaque coin de rue, et qui pousse de nombreux Guatémaltèques à fuir les richesses naturelles et culturelles de leur pays pour tenter leur chance dans l’eldorado étasunien. Cet exode massif, Jordan Rodas a tenu à le rappeler auprès de Washington, avec qui il entretient des relations cordiales.

 

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Environ 4 millions de Guatémaltèques vivent actuellement aux États-Unis et produisent 20% du PIB guatémaltèque, ce qui est colossal. Et le 27 mars, seize Guatémaltèques sont morts brûlés vifs dans un centre de détention pour migrants dans le nord du Mexique…

 

Une jeune démocratie menacée?

 

Jordan Rodas pointe alors du doigt les discriminations quasi systémiques à l’égard des peuples autochtones, bien sûr, mais aussi à l’égard des femmes: «Beaucoup d’hommes pensent que les femmes servent pour deux choses au Guatemala: faire des enfants et faire le ménage».

 

Situation paradoxale dans un pays où deux femmes sont favorites dans la course à la présidence, et où la troisième, l’Amérindienne Thelma Cabrera, semble bien donner des sueurs froides au gouvernement.

 

Troisième grand problème: la corruption. Procureur des Droits de l’homme de 2017 à 2022, l’avocat a pu mesurer à quel point cette pratique est ancrée au point d’être un frein au développement de son pays.

 

 «Des services publics basiques tels que l’eau, qui devraient être acheminés pour tout le monde, sont bloqués à cause de la corruption. Durant la pandémie, l’acheminement de vaccins a été bloqué en raison de la corruption. La corruption est donc un problème structurel au Guatemala», analyse-t-il.

 

Silence des médias occidentaux

 

Pour cet homme au courage herculéen, son pays est désormais «sur la voie d’un régime autoritaire». «Nous ne sommes déjà plus dans le cadre d’un gouvernement, mais dans le cadre d’un régime. Regardez le cas de José Ruben Zamora, directeur du quotidien El Periódico, en détention arbitraire depuis des mois comme s’il était un criminel de guerre. C’est un message clair à l’égard de la liberté de presse», argumente-t-il.

 

 Thelma Cabrera et Jordan Rodas à Washington. Photo: Essly Melgajero/Prensa Comunitaria.

 

Qu’en disent la presse et la sphère politique francophones? Pas grand-chose. Outre un article du journal Le Monde en date du 7 mars dernier, il faut aller chercher du côté de la députée membre du parti La France Insoumise, Ersilia Soudais, pour voir, à travers sa lettre adressée au ministère des Affaires étrangères, une tentative de sensibilisation à l’égard de la menace qui plane sur la démocratie guatémaltèque.

 

«Il faut que plus de gens parlent à l’extérieur de ce qui se passe dans ce pays, sinon nous risquons de connaître le même sort que le Honduras, où les commentateurs ont désormais une attitude timorée envers le gouvernement», analyse Jordan Rodas.

 

Les grands médias occidentaux sont donc prévenus.

 

Dernière minute: le jeudi 13 avril, la Cour suprême de Justice a confirmé le refus de candidature de Thelma Cabrera et de Jordan Rodas. Le duo s’est donc tourné vers la Cour constitutionnelle du Guatemala dimanche dernier. Verdict attendu vendredi.