Le cul-de-sac solidaire

Les députés Gabriel Nadeau-Dubois et Christine Labrie livrent un discours aux militants de Québec solidaire au dernier conseil national du parti à Saguenay, le 25 mai 2024. Photo: page Facebook officielle de Québec solidaire.

Mardi le 28 mai 2024, à 10:40

L’historien Marc Simard nous explique pourquoi le virage «pragmatique» de Québec solidaire risque d’être un échec électoral, en plus d’une nouvelle source de tensions au sein de cette coalition déjà bancale. 

 

Ainsi, Gabriel Nadeau-Dubois aura réussi à faire entériner la Déclaration de Saguenay par les militants de Québec solidaire, rassemblés la fin de semaine dernière à Jonquière. 

 

Cette formation politique prend ainsi le virage «pragmatique» qui, du point de vue de son aile parlementaire, dont il est le leader, devrait lui permettre de se présenter comme un «parti de gouvernement».

 

Mais ce virage, bien qu’adopté par le congrès, ne passera pas comme une lettre à la poste auprès des militants et même des supporteurs de QS. Même parmi ceux qui ont soutenu le virage au congrès en fin de semaine.

 

Un virage qui s’annonce difficile  

 

La première raison en est que QS est une coalition créée par la «fusion» en 2006 de deux organisations de gauche, elles-mêmes traversées par diverses tendances: l’Union des Forces progressistes, lointaine descendante des marxistes-léninistes des années 1970-1980, née de l’alliance du Rassemblement pour l’Alternative progressiste, du Parti de la Démocratie socialiste (ex-NPD provincial) et du Parti communiste du Québec; et Option citoyenne, un parti de gauche écologiste, souverainiste et féministe. 

 

S’est jointe à cette nébuleuse une certaine proportion des étudiants qui avaient milité dans le mouvement des Carrés rouges en 2012, dont Gabriel Nadeau-Dubois est le leader incontesté et dont ils forment la garde rapprochée.

 

Or une coalition, par essence, est un assemblage relativement fragile, qui peut éclater à tout moment aussi bien sur des questions de personnalité que de programme. 

 

Sans compter que la gauche porte en elle («comme la nuée porte l’orage», disait Jaurès) une tendance historique au fractionnement et au sectarisme qui l’a souvent éloignée du pouvoir.

 

Des réactions prévisibles 

 

Dans le cas de QS, il est possible sinon probable qu’une certaine part des marxistes-léninistes n’acceptent pas le recentrage (rebaptisé actualisation) du parti, dont l’objet est d’aller conquérir des suffrages dans les régions, jusqu’ici plutôt assez réfractaires à ce parti qui a comme objectif de «dépasser le capitalisme», et auprès d’un certain pourcentage des électeurs qui sont sensibles aux questions sociales et écologiques, mais ne sont pas «de gauche».

 

Ceux qui avaient lancé la fronde contre le virage prôné par GND risquent fort de quitter le navire et de retourner au militantisme de gauche pur et dur à plus ou moins court terme, la Déclaration de Saguenay allant à l’encontre du programme du parti sur plusieurs points.

 

Le deuxième écueil qui guette QS concerne son électorat, qui n’est pas extensible à volonté.

 

Jusqu’en 2018, les militants de QS étaient portés par une espérance messianique renforcée par ses scores électoraux, partis de 3,6% en 2007 pour monter sans jamais fléchir jusqu’à 16,1% en 2018. C’est le recul du parti à 15,4% en 2022 qui a été le déclencheur de la crise actuelle.

 

Pour bien comprendre le défi électoral auquel fait face QS, il faut analyser la composition de l’électorat dans les circonscriptions où il a réussi à faire élire des députés jusqu’ici : Gouin; Hochelaga-Maisonneuve; Jean-Lesage; Laurier-Dorion; Maurice-Richard; Mercier; Rosemont; Rouyn-Noranda; Saint-Henri-Sainte-Anne; Sainte-Marie-Saint-Jacques; Sherbrooke; Taschereau; Verdun.

 

Pour l’essentiel, le succès de QS s’y explique par la composition de la population qui y réside: soit une forte proportion de petits salariés et d’assistés sociaux (auxquels se greffent les travailleurs sociaux et les militants qui gravitent autour d’eux), soit un pourcentage important d’étudiants (et de profs, en général plus à gauche que le reste de la population) dû à la présence d’un cégep ou d’une université, ou des deux. Et souvent, même, comme au centre-ville de Montréal, un mélange des deux.

 

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Le bassin électoral de QS est donc le suivant: les classes populaires ainsi que les étudiants et les profs de cégep et d’université francophones, qui résident dans le centre-ville (Montréal; Québec; Sherbrooke; et Rouyn-Noranda en 2018).

 

Même avec cette «actualisation» et une refonte complète du programme électoral du parti pour les élections de 2026, il est douteux que les résidents des petites villes, des banlieues et des régions soient «convaincables», pour reprendre les paroles de GND.

 

Parce que QS reste essentiellement un parti de gauche qui a pour objet la socialisation de la plus grande part des activités économiques (sauf les activités forestières?) et qui propose la croissance d’un État qui est déjà obèse et dont l’inefficacité dans de nombreux domaines (santé, éducation, SAAQ, transports en commun…) est notoire.

 

Les Québécois préfèrent le centre

 

De plus, le néo-pragmatisme de QS va se heurter à un troisième obstacle, mammouth celui-là: la tendance inébranlable des Québécois, depuis la Révolution tranquille, à voter au centre, que ce soit le centre droit (PLQ et CAQ) ou le centre gauche (PQ).

 

Or, pour reprendre une métaphore célèbre de l’entraineur du Canadien de Montréal, la «chaise» de centre gauche est actuellement occupée par un parti crédible et mené par un chef dynamique, Paul Saint-Pierre Plamondon, qui l’a extrait du purgatoire en saignant la CAQ et l’a ramené à la première place dans les sondages.

 

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Il est plus que douteux que QS, même avec son programme actualisé (sur lequel les analystes des médias traditionnels ont centré, à tort à notre avis, leur attention en fin de semaine dernière), sera incapable de ravir au Parti Québécois sa chaise de porte-parole des électeurs de gauche, même en le décrivant comme un parti anti-immigration, une arme bien émoussée.

 

Parce qu’il n’a pas la crédibilité pour le faire, son véritable programme, sous la garde de son politburo, demeurant la révolution anticapitaliste.

 

Parce qu’il ne pourra pas croître dans l’électorat des petites villes, des banlieues et des régions, qui sont allergiques au socialisme et à la croissance de l’État.

 

Et parce qu’il ne pourra pas ravir au PQ sa position de leader du centre gauche, qui l’assure, avec son option indépendantiste, supportée par 35% des électeurs, d’un soutien populaire important et solide.

 

En somme, malgré la Déclaration de Saguenay, QS reste enfermé dans son cul-de-sac à triple fond, caractérisé par sa nature fragile de coalition de gauchistes, par le caractère limité et difficilement extensible de son bassin électoral, et par l’aporie politique qui consisterait à amener les Québécois, qui ne le veulent pas, à «dépasser le capitalisme». 

 

Et qui se demandent avec raison, comme je l’avais fait dans la revue Argument (vol. 20, no 1, automne-hiver 2017-2018): «mais pour aller où ?».