L’Algérie coupable de graves violations des droits humains?
Images d'un incendie de forêt dans des collines boisées non loin de Tizi-Ouzou, seconde plus grande ville de Kabylie, le 11 août 2021. Photo: Ryad Kramdi pour l’AFP.
Région du nord de l’Algérie, la Kabylie lutte pour préserver son identité distincte et obtenir son autonomie face au «pouvoir colonial» incarné par Alger. Entrevue avec Ferhat Mehenni, président du gouvernement provisoire de la Kabylie.
«Mon but est d’attirer l’attention de l’opinion publique internationale sur les crimes de guerre du pouvoir colonial d’Alger», souligne d’entrée de jeu Ferhat Mehenni auprès de Libre Média.
Selon le président du gouvernement provisoire de la Kabylie, durant la pandémie de Covid-19, les autorités algériennes ont intentionnellement bloqué l’envoi de matériel médical vers la région pour amplifier l’impact du virus, et ainsi, «laisser mourir des Kabyles».
La Kabylie dans l’angle mort des médias?
Des allégations très graves – que dit parfaitement mesurer notre interlocuteur –, dont les médias n’ont pas tenu compte dans leur ensemble, même les grands médias de l’Hexagone qui gardent pourtant un œil attentif sur l’ex-colonie française.
Comment est-ce possible à l’heure des réseaux sociaux, levier de plusieurs mobilisations et soulèvements dans le monde?
«Il y a comme un encerclement de la Kabylie sur le plan informationnel. [...] On nous empêche d’accéder aux médias internationaux pour témoigner des violations des droits humains commises par le pouvoir algérien», se défend notre interlocuteur de 71 ans.
«Par contre, il faut dire que le Maroc, un pays voisin en froid avec l’Algérie, nous a soutenus durant cette dure période», précise-t-il.
Ferhat Mehenni. Photo: Boualem Afir. Ferhat Mehenni était récemment de passage au Canada, où il a rencontré de nombreux membres de la diaspora kabyle et des politiciens tels que les députés du Bloc québécois, à Ottawa.
Le but de sa tournée: familiariser le monde politique et médiatique canadien à une cause encore méconnue du grand public occidental.
La résistance berbère
Région montagneuse du nord de l’Algérie, en Afrique du Nord, la Kabylie est l’un des foyers culturels du peuple berbère, conquis à partir de la deuxième partie du 7ème siècle par les arabo-musulmans, un groupe alors en pleine expansion dans le monde.
Autochtones d’Algérie, la plupart des Kabyles opposent leur identité distincte à une civilisation islamique tournée vers l’Orient qu’ils perçoivent toujours comme exogène et oppressive.
Dissident politique réfugié en France depuis 2014, Ferhat Mehenni ne s’arrête pas là en entrevue. «Il faut entreprendre la décolonisation de toute l’Afrique du Nord», tranche-t-il.
Le fils du dissident a été assassiné à Paris en 2009 et toute la lumière n’a pas été faite sur cette affaire. Aujourd’hui sous la protection de la Convention de Genève et sous l’étroite surveillance de gardes du corps, il considère les autorités algériennes liées de près à la mort de son fils.
Des feux de forêt allumés par Alger?
Le leader du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie tient aussi Alger responsable des nombreux feux de forêt qui ont ravagé la Kabylie en juillet et août 2021.
À l’échelle du territoire algérien, les incendies ont été presque entièrement circonscrits à la Kabylie et ont fait au moins 90 morts, parmi lesquels 33 militaires.
Encore une fois, les grands médias n’ont pas fait état de ces soupçons pourtant bien répandus en Kabylie, insistant plutôt sur la canicule comme facteur aggravant. Réalité choquante ou «complotisme» à la sauce indépendantiste kabyle?
En août 2021, le lynchage d’un homme soupçonné d’avoir allumé un incendie en Kabylie a semé la consternation. Après l’incident, la police algérienne a affirmé avoir arrêté 61 individus «impliqués à différents degrés dans l’homicide, l’immolation et la mutilation d’un cadavre, la destruction de biens et la violation d’un siège de police».
Pour expliquer ces incendies d’origine criminelle, les autorités algériennes ont quant à elles pointé un «réseau terroriste» rattaché au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie officiellement interdit en Algérie.
Un combat millénaire pour la diversité des peuples
Une version tournée en dérision par notre interviewé. «Le pouvoir colonial a mis à exécution l’opération zéro kabyle. En août 2019, ce plan a fait l’objet d’un séminaire dans la ville de Mostaganem avec des gens proches du pouvoir. [...] Il s’agit essentiellement d’un plan génocidaire», alerte Ferhat Mehenni.
L’un des objectifs de cette opération serait de «pousser les Kabyles à la guerre» dans un contexte où des «des dizaines de militants kabyles sont emprisonnés et torturés par le régime».
«Il ne faut surtout pas en arriver là. [...] L’accès de la Kabylie à l’indépendance doit être pacifique, parce que les provocations du régime algérien sont un piège pour nous amener à prendre les armes. Nous sommes des hommes et des femmes de paix et nous refusons de verser dans la violence», insiste le président du gouvernement provisoire de la Kabylie, un cabinet installé à Paris.
Ferhat Mehenni déplore enfin que toute l’attention médiatique occidentale soit concentrée sur le conflit en Ukraine, alors que des violations des droits humains sont encore commises dans de nombreux pays.
«Les grands médias devraient s’ouvrir à l’histoire de la Kabylie. Il n’y a pas juste le Tibet et l’Ukraine», conclut-il.