Des électeurs pro-Trump ou abstentionnistes commencent à prendre conscience de l’impact de son programme. Tarifs, déportations, coupes budgétaires: des mesures annoncées, mais dont les conséquences leur échappaient?
Quoique l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n’ait pas été une surprise, la défaite de la candidate démocrate, malgré un bilan de Joe Biden marqué par une économie en bonne santé et une inflation en voie d’être maîtrisée, soulève plusieurs interrogations.
Entre autres, comment se fait-il que tant d’Américains aient voté contre leurs propres intérêts en élisant Trump, et cela en dépit du fait qu’il avait fait connaître urbi et orbi, durant la campagne électorale, les principaux points de son extravagant programme?
Une fidèle base électorale
Nous connaissons assez bien la base électorale de Tariff Man.
Les chrétiens évangélistes qui l’ont soutenu (certains en se pinçant le nez) pour avoir contribué à renverser l’arrêt «Roe c. Wade» (1973), qui avait fourni une protection constitutionnelle à l’avortement.
Les Cubains de Floride, qui n’ont pas encore digéré la révolution castriste.
Les habitants des villes industrielles en déperdition qui espèrent qu’il relancera les grandes industries américaines (automobile, acier, aéronautique, biens de consommation, informatique, etc.).
Les hommes blancs de 40 à 60 ans, sans éducation post-secondaire, et qui habitent les zones rurales et les petites villes (moins de 50 000 habitants); et les ruraux (à 65%).
La plupart de ces électeurs tendance MAGA l’ont fait en toute connaissance de cause et ne sont pas, trois mois après le scrutin, exagérément surpris du contenu de la flopée de décrets signés par le 47e président, sauf peut-être de son désir d’annexer le Canada et le Groënland, des caprices qui ne risquent pas de se concrétiser.
Mais dans le système bipartisan américain, il y a une partie de la population qui n’est affiliée à aucun des deux grands partis.
Le pays étant extrêmement divisé et les bases électorales des grands partis très stables, on a pu dire de ces électeurs, qualifiés d’indépendants, que ce sont eux qui choisissent le président et la majorité au Congrès.
Or, lors de l’élection de 2024, il semblerait qu’une proportion importante de ces indépendants a choisi soit de s’abstenir soit de voter Trump.
Celui-ci a ainsi recueilli 2,6 M de voix de plus qu’en 2020, alors que Harris en a récolté 5 M de moins que Biden, tandis que ce sont 4,5 M d’électeurs de moins qu’en 2020 (158,4 M) qui ne se sont pas présentés aux urnes en 2024 (153,9 M).
À lire aussi: En France, la bien-pensance pleure toujours le retour de Trump
Devant la multitude de décrets qui s’abattent sur le pays, et dont la logique n’est pas toujours apparente, certains des Étatsuniens qui ont voté pour Trump le 4 novembre et plusieurs abstentionnistes disent aujourd’hui, moins d’un mois après l’investiture de Sharpie Man, qu’ils n’ont pas voté pour ça ou que ce n’est pas ce qu’ils voulaient.
Pourtant, aucun des décrets (dont plusieurs sont par ailleurs illégaux ou anticonstitutionnels) que Trump a signés en rafale depuis son assermentation ne devrait surprendre qui que ce soit: avec sa logorrhée coutumière, il avait depuis plusieurs mois répété ad nauseam ses obsessions (tarifs, déportations, coupures…) et ses plans pour réformer (c’est-à-dire détruire) l’administration fédérale, avec les conséquences que nous commençons à entrevoir.
Tarifs, l’effet boomerang
En premier lieu, un grand nombre d’Américains, qui ont voté contre Harris à cause de l’inflation, dont ils attribuaient la cause à l’administration Biden, sont actuellement effarés devant les menaces du président d’imposer des tarifs douaniers à la plupart des pays, amis comme ennemis, ce qui provoquera à coup sûr une vague inflationniste aux États-Unis et fera monter les taux d’intérêts.
Ils auraient pourtant dû savoir que les tarifs sont l’outil de politique étrangère favori du pensionnaire de Mar-a-Lago, et qu’il n’y comprend rien puisqu’il prétend que ce sont les autres pays qui vont payer ces droits («Chinese will pay them»).
Sans compter les déportations. Trump a promis de déporter 11 M d’immigrants (illégaux aussi bien que légaux), ce qui aura des impacts importants sur les petites entreprises et les fermes, dont un grand nombre tomberont en pénurie de personnel, ce qui fera croître les salaires et alimentera l’inflation.
Évidemment, beaucoup de commerçants et de fermiers disent aujourd’hui qu’ils ne désiraient pas cette saignée et qu’ils ne pensaient pas qu’ils seraient affectés, mais celle-ci était bel et bien annoncée.
Les latinos repentants?
Le vote pro-Trump a augmenté de 7% chez les hispanophones entre 2020 (38%) et 2024 (45%). Compte tenu de la rhétorique anti-immigrants de Trump, cela ne cesse de surprendre.
À ce jour, malgré quelques «shows de boucane», la Grande Déportation n’a pas encore commencé et il est possible que l’administration Trump n’ait pas sur cette question les moyens de ses ambitions. Mais certains groupes de Latinos et plusieurs individus ont eu des «surprises» désagréables.
Ainsi, les Hispaniques vivant aux USA en vertu d’un statut de protection temporaire (TPS) pensaient qu’ils seraient exemptés des mesures de déportation annoncées par le candidat républicain.
Plusieurs ont été inquiétés et même ulcérés quand celui-ci s’est empressé de le révoquer. Des témoignages révèlent aussi que des votants pro-Trump d’origine latine, ébranlés, ont vu des membres de leur famille être déportés dans leurs pays manu militari.
S’ils avaient mieux écouté le discours anti-immigrants des trumpistes pendant la campagne, auraient-ils voté pour lui?
Autres sceptiques
Plusieurs agriculteurs qui ont donné leur appui à cette «grande gueule de New York» voient aujourd’hui leur survie économique mise en péril par le gel des fonds fédéraux dédiés à la conservation des sols et à la production d’énergie propre (IRA, le plan vert de Biden) qui leurs avaient été promis.
Comment ont-ils pu penser que ses promesses pourtant claires d’éliminer des programmes gouvernementaux et de réduire les dépenses de l’État fédéral ne les impacteraient pas?
Un nombre croissant de gens d’affaires et d’industriels qui ont apporté leur soutien à Trump parce que sa présidence serait, à leurs dires, «meilleure pour l’économie» (moins de règles et baisse des taxes), sont aujourd’hui en état de choc parce qu’il s’apprête à mettre en place des droits de douanes qui vont rendre leurs entreprises moins compétitives face aux étrangers.
À lire aussi: L’annexion du Canada aux États-Unis est une possibilité réelle
Enfin, nombre d’Arabes américains ont voulu punir les Démocrates pour leur soutien à Israël dans sa guerre contre le Hamas en créant American Arabs for Trump pendant la campagne.
Or, celui-ci a clairement toujours été un ferme partisan d’Israël, et il parle actuellement de déplacer les 2,3 M de Palestiniens de Gaza ailleurs au Proche-Orient pour faire de leur territoire une station balnéaire.
En somme, quelques millions d’électeurs américains ont fait pencher la balance en votant pour Trump ou en s’abstenant, et une proportion significative d’entre eux sont aujourd’hui irrités de ce qu’il mette son programme, qu’ils prenaient sans doute pour une publicité de casino, en œuvre.
Ces gens sont les dupes de cette élection et ils n’ont qu’eux-mêmes à blâmer pour leur ingénuité. Hélas, ils ont contribué à la mise en place d’un régime qui sèmera le malheur dans le pays, en particulier chez les classes populaires et chez les immigrants, les oligarques continuant de s’empiffrer sans vergogne.











