«La route du changement sera longue» (2/2)

Grand reportage en Colombie

Rue du quartier San Pedro, à Cali en Colombie, en mai 2023. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.

Samedi le 24 juin 2023, à 10:30

Déplacements de populations, drogue, inégalités sociales. La ville de Cali incarne toute la démesure de la société colombienne, mais ses aussi attentes. Suite et fin de notre reportage dans un pays marqué par 60 ans de guerre civile.

 

À Cali, les citadins croisés parlent plus volontiers du président du Salvador, Nayib Bukele, que de la «paix totale» du président colombien Gustavo Petro. Beaucoup confient voir d’un bon œil la mise derrière les barreaux de dizaines de milliers de personnes au Salvador, en raison de la chute de la criminalité qui s’en est ensuivie.

 

Les fantômes du cartel de Cali

 

C’est qu’en la matière, Santiago de Cali traîne une mauvaise image tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. Si elle est réputée pour sa foisonnante production de musique salsa et son sens de la fête, Cali a aussi la réputation d’être une des villes les plus dangereuses de Colombie. 

 

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«La situation de Cali n’a pourtant rien à voir avec celle d’il y a vingt ans. 2004 a été une année très dure, c’est là qu’il y a eu le taux le plus élevé d’homicides dans toute l’histoire de la ville. Il y a une stigmatisation liée au passé difficile de la ville durant les années 1990, avec la guerre entre le cartel de Medellín et celui de Cali», déplore Henry Rivera, secrétaire de sécurité et de justice de la ville de Cali.

 

 

À la fois trépidante et chaotique, envoûtante et inquiétante, Cali semble cristalliser toute la démesure de la société colombienne.

 

-Alexis Brunet, journaliste et reporter

 

 

Dans les locaux de l’Observatoire de Sécurité de Cali, organisme municipal situé à deux pas du fameux «boulevard de la rivière», des employés analysent l'évolution de la criminalité. 

 

Graphiques à l’appui, Henry Rivera fait remarquer que contrairement à une idée bien ancrée, il y a toujours moins de morts par homicide année après année à Cali depuis une décennie. 

 

Pourtant, les classements des villes les plus dangereuses au monde placent régulièrement la capitale du Valle Del Cauca dans le peloton des cancres en matière de sécurité. 

 

«Cali est la plus grande ville de la région du sud-ouest. En raison de sa proximité avec le Pacifique, une grande partie des narcotrafiquants du sud ont un point de chute ici, ce qui affecte encore la tranquillité de la ville», concède Pablo Alvarado, directeur de l’Observatoire.

 

Henry Rivera et Pablo Alvarado à l’Observatoire de sécurité de Cali en mai 2023. Photo: Alexis Brunet.

 

Dans les rues du centre-ville, on ne compte plus les marginaux fouillant les poubelles entre deux pipes de basuco, une pâte jaunâtre de résidus de cocaïne très addictive. À deux pas de l’effervescence des commerces de San Pedro, le quartier El Calvario est largement livré au basuco.

 

«Cali reste une ville très inégalitaire. Il y a un fossé énorme entre la population aisée de Granada, par exemple, et celle des quartiers pauvres du centre, de Siloé ou d’Aguablanca», rappelle Henry Rivera.

 

À la fois trépidante et chaotique, envoûtante et inquiétante, Cali semble cristalliser toute la démesure de la société colombienne. «Des problèmes sociaux profonds s’accumulent ici. Rien d’étonnant à ce que le mouvement social de 2021 soit parti de Cali», laisse tomber cet homme loquace.

 

Depuis quelques années, des migrants vénézuéliens sont aussi apparus dans la ville, ce qui fait dire à des habitants qu’ils viennent gonfler les chiffres de la délinquance, voire qu’«ils sont de mauvaises personnes». «Il faut refuser toute stigmatisation», balaye Pablo Alvarado. 

 

«Cependant, Cali est une grande zone de passages de migrants non seulement vénézuéliens mais aussi haïtiens. Ils sont en situation de pauvreté extrême et transitent ici avant de tenter leur chance aux États-Unis ou au Chili. Les bandes criminelles profitent de ces personnes vulnérables qui cherchent un meilleur avenir», ajoute-t-il.

 

Cocaïne et migrations internes: la guerre civile continue 

 

Plus au sud de la ville, dans le bureau du musée d’archéologie de l’université Del Valle, William Faudel Esquivel se souvient des manifestations avec émotion. «Ici, la Esmad est entrée sur ordre du recteur pour réprimer les manifestants», murmure ce professeur érudit amoureux de la Colombie préhispanique. 

 

Quand Sébastien de Belalcazar, conquistador espagnol, foule en 1536 ce qui deviendra Cali, il rencontre Petecuy, le cacique de l’époque. En montrant au conquérant une petite calebasse contenant du maïs, Petecuy lui dit que ça s’appelle le «kalih». «Santiago de Cali!», se serait alors exclamé Belalcazar. «C’est comme ça qu’est né le nom de Cali», explique Faudel Esquivel. 

 

Marcela Guerrero vient saluer son ancien professeur. Si elle soutient le président Petro, cette porte-parole autochtone ne se fait guère d’illusions sur l’ampleur de la tâche qui attend le gouvernement. 

 

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«Depuis la Constitution de 1981, notre sort s'est quelque peu amélioré, mais ça ne suffit pas. Nous espérons récupérer enfin les terres d’où nous avons été chassés», lâche cette jeune femme d’origine Pasto, ethnie qui a légué son nom à une ville du sud du pays.

 

«Pour nous, la coca est une plante médicinale qui permet de stimuler l’intellect. L’ancestralité de cette culture nous a été volée quand des groupes armés ont commencé à la cultiver pour faire de la cocaïne et à y ajouter des produits chimiques», souligne-t-elle.

 

 

Marcela Guerrero à l'Université Del Valle en mai 2023. Photo: Alexis Brunet.

 

Beaucoup de territoires ruraux restent aux mains de groupes armés illégaux qui imposent la culture de la coca. Encore maintenant, leurs habitants n'ont souvent d'autre choix que de se soumettre à ces groupes ou fuir leurs terres. Beaucoup vivent au jour le jour dans la crainte des déplacements forcés. 

 

Dans la vertigineuse rue la Quinta, de jeunes autochtones font la manche. «Ils sont du peuple Embera, le déplacement forcé qu’ils subissent est très fort, ils sont obligés d’aller dans les grandes villes depuis l'Amazonie! Beaucoup ne parlent pas l'espagnol, alors être obligé de sortir de leur société est très difficile», précise Marcela Guerrero.  

 

«En dépit des accords de paix avec les FARC, la situation de la Colombie n'a pas réellement changé», estime-t-elle aussi.

 

«Le risque de se faire tuer par des paramilitaires quand on veut revendiquer des droits sociaux est encore très fort, surtout dans les campagnes», confirme Isabel Vera. Bien qu’elle réside à Cali et qu’elle ne soit pas autochtone, elle est elle-même menacée régulièrement sur les réseaux sociaux. Tout récemment, c’est la vice-présidente Francia Marquez, qui a entamé une action en justice à la suite de menaces reçues par courriel.

 

Un chemin difficile

 

Afro-Colombienne issue du Cauca, région bordant le Pacifique et ayant particulièrement souffert du conflit, Francia Marquez est à l'honneur à Cali, où des portraits la mettant en valeur jonchent certains murs de la ville.

 

Un portrait de Francia Marquez dans une rue de Cali. Photo: Alexis Brunet.

 

«Je respecte énormément l’itinéraire de Francia Marquez. Dans ce pays qui reste machiste, elle montre qu’il est possible de créer le changement en tant que femme», soutient Marcela Guerrero avec émotion.

 

À six kilomètres de l’université, Siloé. Depuis le 11 janvier, les télécabines du MIO câble reliant l’ouest de Cali à ce quartier sont à l’arrêt. Situé sur une colline, Siloé est parfois désigné comme le quartier le plus dangereux de Colombie par la presse à sensation. 

 

«Officiellement, on attend toujours un câble mais en fait, on attend un maire compétent», ironise Richy Trepatona, jeune trentenaire originaire des lieux. 

 

 

Richy Trepatona, habitant et guide historique de Siloé à Cali, en mai 2023.

 

Immense quartier populaire, Siloé compte près de 100 000 habitants. Les télécabines étant à l’arrêt, ses habitants doivent se rendre au travail en camionnette ou à pied. Pourquoi ne manifestent-ils pas leur mécontentement? Auraient-ils peur? «Oui, c’est cela la réponse», acquiesce le jeune homme, qui est désormais guide historique du quartier.

 

«Lors du mouvement social de 2021, seize jeunes ont été assassinés par la police ici, c’était une situation de guerre», ajoute-t-il. Un jeune homme de seize ans est d’ailleurs mort brûlé vif dans un supermarché Dollar City. Les versions de la famille et des autorités diffèrent.

 

La responsabilité de cette exacerbation des violences en incombe à la répression mais aussi, semble-t-il, à la résurgence de bandes criminelles ayant profité du chaos. 

 

«Au début des années 1980, le cartel de Cali était implanté ici et avait envisagé la construction d’un centre commercial au sein même de Siloé», souligne Richy Trepatona en montrant une vieille bâtisse à l’état de squelette. Unique guérilla urbaine de toute l'histoire de la Colombie, le M-19 (Mouvement du 19 avril) a été fondé en 1970. Il rendra les armes vingt ans plus tard.

 

En 1984, le M-19 pose ses valises à Siloé, notamment sur la carcasse du projet de centre commercial. Aujourd’hui, fouler ses escaliers permet d’apprécier la vue sur le reste du quartier, alors qu’à l’époque, elle sert de ligne de front aux guérilleros lors d’échanges de tirs avec les forces de l'ordre. 

 

Parmi les guérilleros présents, un certain Gustavo Petro, qui est alors âgé de 24 ans. Entré dans le M-19 en 1978, le politicien mène à l'époque une double vie. «Il s'agissait de revendiquer l'histoire de la patrie et l'âme populaire. Pour nous, il a été facile de comprendre la nécessité de cette revendication car nous vivions dans ce monde populaire», écrit-il dans une autobiographie parue il y a deux ans. 

 

«Contrairement aux FARC ou à l'ELN, qui sont tombés dans les travers de ce qu'ils prétendaient combattre, qui ont pratiqué le trafic de drogue, la torture et les extorsions, le M-19 n'a jamais dévié de ses idéaux. C'est pour cela qu'à Siloé, pratiquement tous les citoyens ont voté Petro», explique Richy Trepatona alors que nous redescendons les rues de Siloé.

 

Dans les rues, des riverains polis et empreints de dignité, parfois heureux de voir un visiteur débarquer. Sur un terrain de basket, des gamins en guenilles me jaugent avec étonnement.

 

Signe que les fractures sont encore profondes, et que deux ans après le réveil colombien, la route du changement sera longue, très longue.