Dans la ville mexicaine d’Oaxaca, Jérôme Blanchet-Gravel s'est entretenu avec le chroniqueur et investisseur Jonathan Hamel. Libertariens, souverainistes, Donald Trump et Justin Trudeau: une conversion sans filtre sur notre temps.
Entretien exclusif depuis la ville d’Oaxaca de Juárez, au Mexique.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous êtes devenu ces dernières années l’un des représentants du «libertarianisme» au Québec. Vous qualifiez-vous vraiment de libertarien? Comment vous définissez-vous sur le plan idéologique?
Jonathan Hamel: Le libertarianisme est un terme souvent mal compris. Je me définis avant tout comme un partisan du libéralisme classique, une philosophie qui place la liberté individuelle au-dessus du «bien commun» imposé par l’État.
Si le terme «libertarien» peut aujourd'hui correspondre à ce courant, je l’assume sans y voir de connotation péjorative.
Mon approche repose également sur une vision économique qui favorise les marchés et les choix individuels, en opposition aux grandes structures centralisées.
Je m'inspire aussi des penseurs de l'école autrichienne d'économie, qui valorisent l'importance de l'initiative privée et du libre marché comme principaux moteurs du dynamisme socioéconomique.
Ce courant «libertarien» semble de plus en plus déranger des gens qui s’emploient parallèlement à minimiser son influence. Est-ce aussi ce que vous observez?
Jonathan Hamel: Oui, il y a une contradiction flagrante: nous serions à la fois marginaux et insignifiants, tout en réussissant à déranger ces mêmes acteurs. Cette dissonance est révélatrice d’un malaise profond face aux idées que nous portons.
On nous qualifie de «radicaux», alors que nous ne prônons rien d'autre qu'une diminution du rôle de l'État et une plus grande liberté et autonomie individuelle.
Le mouvement souverainiste pourrait d’ailleurs logiquement intéresser un partisan de la décentralisation comme moi. Pourtant, il s’est éloigné d’une approche pragmatique pour adopter un ancrage clairement à gauche et étatiste, ce qui me semble contre-productif.
Vous avez été l’une des rares personnalités québécoises à vous réjouir ouvertement du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Trois mois plus tard, avec les nouvelles ambitions annexionnistes du président et sa volonté affichée de faire la guerre économique au Canada, appuyez-vous encore l’essentiel de son action?
Jonathan Hamel: Absolument. Trump 2.0 est à mes yeux plus efficace que Trump 1.0, notamment grâce à son entourage mieux structuré. Sa priorité est de réduire la taille de l’État, s’attaquer aux excès du politiquement correct et rétablir une forme de réalisme économique.
L'idée d'un protectionnisme économique exagéré ne me plaît pas car je défends le libre-échange, mais il faut reconnaître que ses politiques ont du succès auprès d'une large part de la population américaine.
Concernant son discours sur un éventuel 51e État, je pense qu’il joue surtout une carte politique. C’est lié à son mépris total pour Justin Trudeau.
Trump est un pragmatique et un négociateur hors pair, et je ne crois pas qu'il ait réellement l'intention de pousser cette idée plus loin.
Trump a annoncé qu’il accordait un sursis d’un mois au Canada en échange de concessions d’Ottawa, comme l’envoi de 10 000 agents à la frontière et l’ajout des cartels mexicains sur la liste des entités terroristes reconnues. Maintenant, que doivent faire les dirigeants canadiens?
Jonathan Hamel: Le Canada doit cesser de réagir de manière purement émotionnelle et adopter une approche rationnelle, stratégique et méthodique dans ses relations avec les États-Unis.
Trump fonctionne sur la base de la loyauté et de la reconnaissance.
Il faut envoyer des émissaires qu’il respecte, parler son langage et négocier directement. Une guerre commerciale serait catastrophique pour le Canada.
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Les États-Unis sont notre principal partenaire économique: une confrontation de cette ampleur ne serait que nuisible.
L’immobilisme d’Ottawa dans ce dossier est dangereux. Nous devons prendre des décisions pragmatiques plutôt que de jouer la carte de la peur et de l’indignation permanente.
On observe d'ailleurs un réflexe déplorable chez nos politiciens: utiliser la crise provoquée par le retour de Trump pour se faire du capital politique. On le voit avec la mise à l’index de certains produits, comme la vodka russe hier et maintenant le vin américain à la SAQ.
Prenez Justin Trudeau et François Legault, qui étaient en perte de vitesse: ils ont saisi cette nouvelle crise comme une occasion de se repositionner en pointant un nouvel ennemi – Trump et ses tarifs – et en adoptant des mesures symboliques et vertueuses censées rassurer la population.
En Ontario, Doug Ford, lui, bien qu’en avance, a profité du contexte pour déclencher des élections anticipées.
C'est un schéma récurrent: la peur amène les gens à accepter sans recul des décisions qui, en temps normal, auraient suscité un débat. La situation rappelle la Covid, quand les gouvernements ont signé des chèques aux entreprises en quelques jours à peine.
Vous parlez régulièrement d’un basculement du Canada vers l’autoritarisme. Qu’entendez-vous par là?
Jonathan Hamel: Le Canada a toujours été perçu comme un pays inoffensif et accueillant, avec un rôle pacificateur sur la scène internationale. Mais cette image a été sérieusement écornée ces dernières années sous Justin Trudeau.
L’usage de la Loi sur les mesures d’urgence pendant la crise des camionneurs et la saisie de comptes bancaires de simples citoyens sont des exemples frappants de cette dérive autoritaire. Le Canada a perdu sa virginité morale durant cette période sombre de notre histoire.
On n’aurait jamais imaginé voir le Canada, un pays qui n’a jamais connu de révolution ni véritable violence politique, adopter des mesures aussi drastiques. Cela a révélé un aspect inquiétant de notre gouvernance et a brisé une certaine naïveté politique que les Canadiens entretenaient sur leur propre État.
On peut se demander quelle est la valeur réelle de la Charte canadienne des droits et libertés si, à la première crise politique, elle peut être suspendue aussi facilement.
C’est une tendance autoritaire préoccupante qui pourrait empirer si la population n’en prend pas conscience. Les médias traditionnels, en grande majorité, n’ont pas dénoncé cet autoritarisme, ce qui est tout aussi grave.
À l’invitation de Jeff Fillion, vous avez récemment débattu avec Mathieu Bock-Côté de l’indépendance du Québec. Des nationalistes estiment que vos propos ont été révélateurs d’un certain mépris du Québec entretenu dans les cercles de droite économique. Que leur répondez-vous?
Jonathan Hamel: Je n’ai aucune leçon à recevoir de ces milieux. Je ne méprise pas le Québec, mais je critique un certain immobilisme collectif et une vision dépassée de l’avenir.
Nous avons une culture qui valorise énormément l’intervention de l’État dans tous les domaines, et c’est ce que je remets en question. Il est possible d’aimer son peuple tout en étant critique des choix économiques et politiques qui le freinent.
Les accusations de mépris viennent souvent d’une volonté de discréditer le débat plutôt que de répondre aux arguments.
Des commentateurs comme Jacinthe-Eve Arel vous ont reproché d’avoir utilisé les actifs de PSPP comme indicateur de son inaptitude à mener le Québec à l’indépendance. Regrettez-vous cette sortie?
Jonathan Hamel: Pas du tout. J’ai simplement soulevé un questionnement légitime sur le profil de leadership nécessaire pour mener un projet aussi ambitieux.
L’indépendance n’est pas une expérience théorique, c’est une réalité qui demande des compétences solides, notamment en matière économique et de gestion.
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Il faut des dirigeants qui comprennent les mécanismes financiers internationaux et qui soient capables de prendre des décisions basées sur une analyse rigoureuse, pas sur des slogans et des réflexes idéologiques.
En terminant, que pensez-vous du Mexique pour ce que vous avez pu en voir à Mexico et ici même à Oaxaca? Votre impression?
Jonathan Hamel: C’est un pays fascinant, riche en culture et en histoire. Les Mexicains entretiennent un lien profond avec leur passé tout en embrassant la modernité, sans tomber dans le repli identitaire.
Contrairement à certains préjugés québécois, je n’y ai pas perçu une insécurité extrême, mais plutôt une vitalité culturelle et une joie de vivre qui nous manquent cruellement au Québec. Et effectivement, comme vous dites souvent Jérôme: le Mexique, ce n'est pas seulement la plage!
On prétend souvent que nos villes sont dynamiques, mais elles ont perdu une bonne partie de leur effervescence contrairement à des métropoles comme Mexico.
Dans la capitale, on a visité l’une des plus vieilles fonderies d’or et de monnaie des Amériques, un établissement qui témoigne du riche passé du Mexique en matière de savoir-faire et d’innovation.
Ici, j’ai été impressionné par la grandeur et la beauté d’édifices patrimoniaux comme l’église Santo Domingo. Il y a un mélange unique entre l’histoire préhispanique et coloniale.











