Pour l’historien Donald Cuccioletta, le mouvement propalestinien ne prendrait pas autant d’ampleur si les Américains n’étaient pas aussi las de voir Washington envoyer des milliards à l’étranger alors que leur niveau de vie est en chute libre.
Depuis plusieurs semaines, des étudiants et manifestants campent sur des campus aux États-Unis pour exprimer leur indignation face à l'action d'Israël dans le conflit avec le Hamas à Gaza.
Leur revendication principale est que leur pays cesse de soutenir financièrement les opérations militaires de l'État hébreu. Donald Cuccioletta, spécialiste de politique américaine, établit un parallèle entre ce mouvement et celui contre la guerre du Vietnam dans les années 60. Il estime que cette mobilisation n'est pas près de s'essouffler. Entretien.
Simon Leduc: Des manifestations ont lieu dans certains campus américains contre l’offensive israélienne à Gaza. Y’a-t-il un parallèle à faire avec le mouvement anti-guerre du Vietnam dans les années 60?
Donald Cuccioletta: «Il y a des similitudes entre les deux mouvements pacifistes. Curieusement, dans les années 60, le mouvement anti-guerre a commencé dans les deux mêmes universités que le mouvement actuel: Columbia sur la côte est et Berkeley sur la côte ouest.
Je crois que les étudiants se sont inspirés des idéaux pacifistes des années 60. Quand j’ai constaté le commencement de ce mouvement de contestation, cela m’a rappelé les événements de la décennie 1960. Même le New York Times pense la même chose. À cette époque, c’était la guerre du Vietnam, la lutte pour les droits civiques et la contre-culture.»
Ce mouvement pourrait-il mener à un changement dans la position de Washington dans ce conflit opposant Israël et le Hamas, comme cela a été le cas avec la guerre du Vietnam?
Donald Cuccioletta: «Concernant le Vietnam, il faut se souvenir que les États-Unis avaient envoyé des troupes combattre en territoire ennemi. Les pertes humaines américaines ont été importantes. Sur le terrain ce sont les soldats israéliens qui se battent contre le Hamas.
Par contre, ce sont principalement les États-Unis qui financent cette guerre. Au Congrès américain, les Démocrates et les Républicains se sont entendus sur un plan d’aide financière de 26 milliards de dollars destiné à l’État hébreu.
La population souffre et le mouvement de contestation pointe du doigt le président Biden.
Les étudiants, qui manifestent sur les campus, s’opposent farouchement à l’aide financière américaine à l’étranger (Ukraine, Taiwan et Israël).
Actuellement, l’économie américaine ne va pas bien. Les gens ordinaires ont de la difficulté à se nourrir et à se loger. Le mouvement étudiant veut donc que le gouvernement fédéral aide financièrement la classe moyenne et les moins bien nantis au lieu de gaspiller de l’argent dans des guerres lointaines.
Les contestataires manifestent pour que leur pays se concentre à soutenir financièrement l’Américain moyen qui s’appauvrit à cause de la hausse vertigineuse du coût de la vie.
Malgré tout, je ne pense pas que Joe Biden va céder aux revendications des étudiants: il risque plutôt de continuer à soutenir son allié israélien. Les États-Unis ont historiquement toujours soutenu l’État hébreu. Je ne pense pas que cet état de fait va changer de sitôt…»
Comment peut-on définir la composition du mouvement de contestation sur les campus?
Donald Cuccioletta: «Le mouvement a commencé avec des étudiants universitaires qui soutiennent la cause palestinienne. Ensuite, un mouvement est parti des États du Michigan, du Wisconsin et du Minnesota.
Des Palestiniens et des Arabes établis aux États-Unis ont poursuivi le mouvement sur les campus du pays. Par la suite, il s’est propagé à travers le pays. Ce fut aussi le cas dans les années 60 avec la mobilisation contre le conflit vietnamien.
Les étudiants ne risquent pas s’arrêter rapidement. Ils vont poursuivre leur mobilisation comme leurs confrères des années 60.
La police est présente sur les campus pour observer la situation. Cependant, dans certains États comme la Californie, si les autorités policières ne réussissent pas à calmer le jeu, le pouvoir politique pourrait avoir recours à la Garde nationale pour stopper le mouvement. Il faut se rappeler qu’elle est intervenue lors des manifestations contre la guerre du Vietnam.
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Selon moi, cela démontre que la classe politique washingtonienne est complètement déconnectée de la réalité. Elle ne comprend pas les véritables préoccupations du peuple américain qui sont la hausse du coût de la vie et l’effritement de son pouvoir d’achat. La population souffre et le mouvement de contestation pointe du doigt le président Biden.
La population américaine ne veut rien savoir de cette guerre lointaine au Moyen-Orient. Elle veut que le gouvernement fédéral se concentre sur les questions intérieures. C’est comme un petit Vietnam qui est en train de se dérouler en ce moment chez vos voisins du Sud.»
Y’a-t-il un risque d’escalade violente entre les pro-Israël et les pro-Palestine sur le terrain?
Donald Cuccioletta: «Il y a quelques escarmouches entre les deux protagonistes. Mais curieusement, beaucoup d’étudiants juifs aux États-Unis sont pour la cause palestinienne et contre la guerre menée par le gouvernement israélien. Ils voient le massacre qui se poursuit et ils veulent qu’il cesse immédiatement.
Plusieurs sondages indiquent même que près de la moitié des citoyens israéliens sont contre la guerre de Netanyahou. Ce conflit militaire ne fait pas l’unanimité dans le camp israélien.»
L’antisémitisme est-il en hausse aux États-Unis actuellement?
Donald Cuccioletta: «Il y aura toujours de l’antisémitisme en sol américain. Ce courant provient surtout du Sud profond par l’entremise du Ku Klux Klan. Dans le passé, le KKK a fait la guerre aux Afro-Américains et aux Juifs. Ce mouvement existe encore aux États-Unis.
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L’antisémitisme a des racines profondes aux États-Unis, mais ce mouvement n’est pas aussi important qu’auparavant. Les enjeux ont changé, comme le montrent les étudiants juifs qui appuient la cause palestinienne sur les campus. Ce n’est pas du tout banal.»
La population musulmane a-t-elle aujourd’hui une plus grande influence aux États-Unis, notamment sur la politique étrangère de Washington?
Donald Cuccioletta: «Le gouvernement américain va continuer de soutenir fortement son allié naturel malgré l’opposition de nombreux musulmans aux États-Unis.
Des milliers de soldats américains ont perdu la vie durant la guerre du Vietnam, ce qui a exercé assurément une grande influence sur la position des États-Unis. Par contre, je rappelle que les Américains ne sont pas directement impliqués dans la guerre à Gaza.»
Quelle est la position de Donald Trump dans cette guerre?
Donald Cuccioletta: «Ce dernier affirme haut et fort qu’il va mettre un terme à cette guerre quand il sera réélu. Il entend utiliser sa bonne relation avec Benjamin Netanyahou pour parvenir à ses fins. Ils sont de très bons amis.
Donald Trump affirme que cette guerre doit se terminer car elle coûte cher à son pays. Trump veut investir de l’argent en sol américain pour le peuple américain et non pas financer des guerres lointaines qui ne concernent pas directement le pays.»












