Nicaragua, voyage au pays de l’écologie de la contrainte

Une femme se recueille devant une image de la Vierge de Guadalupe à la cathédrale métropolitaine de Managua, le 28 août 2022. Photo: Oswaldo Rivas pour l’APP.

Mardi le 27 septembre 2022, à 11:00

Notre journaliste Henri Chevalier est revenu en juillet dernier d’un voyage marquant au Nicaragua, ce pays d’Amérique centrale que peu de personnes connaissent, et où un type bien différent d’écologie s’impose par la force des choses. 

 
On parle beaucoup d’écologie et à force d’entendre les médias et d’écouter nos leaders, les pays les plus écolos seraient ceux qui ont misé sur les énergies renouvelables, qui pratiquent le tri sélectif en chantant «What a Wonderful World» de Louis Armstrong et qui se réjouissent de leur pull H&M au coton 50% recyclé. 
 
Mais, en réalité, le Nicaragua est plus écolo que tous ces pays.  
 

Monsieur madame Tout-le-monde s’habille à la friperie du coin

 

En effet, au Nicaragua, monsieur madame Tout-le-monde ne pense pas être plus écolo que les Occidentaux (y réfléchit-on vraiment..?), mais en réalité, il l’est beaucoup plus. 
 
Il est beaucoup plus écolo par nécessité, par contrainte
 
Parce que le fast fashion n’est pas démocratisé au Nicaragua et que pour le peu de magasins de cette mode rapide dans le pays, il n’a pas forcément les moyens de s’acheter des vêtements chez ces enseignes. 
 
À Estelí, ville dans le nord du pays, j’ai découvert des dizaines de petites friperies locales où les habitants achètent des vêtements de seconde main. 
 
Des vêtements qui arrivent par centaines de balles de pays souvent plus riches comme le Mexique, des stocks généralement entreposés avant d’être distribués à travers le pays.  
 
Je me rends compte au fur et à mesure de mon voyage qu’au Nicaragua, c’est le modèle dominant qui permet aux gens de se vêtir à bas coût, le faisant par contrainte
 
À échelle nationale, il s’agit d’une pratique plus écologique que la culture du tout jetable de la fast fashion, qui est incompatible avec les limites planétaires, laquelle représente 5% des émissions de gaz à effet de serre.
 
À l’heure actuelle, il se recycle seulement 12% des 100 milliards de vêtements produits annuellement. Il se produit 10 fois plus de déchets qu’en 1960. 
 
En effet, en doublant l’espérance de vie des vêtements par la réutilisation de ces derniers, les émissions de gaz à effet de serre de cette industrie pourraient être réduites jusqu’à 44%. 

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Selon un rapport de l’organisme WRAP, une augmentation des ventes de vêtements de seconde main de seulement 10% réduirait les émissions de carbone de 3% et la consommation d’eau de 4% par tonne d’habits.
 
Si on produit drastiquement moins de vêtements, on réutilise et recycle mieux et on partage plus.  Il serait possible de réduire l’empreinte écologique de cette industrie tout en répondant aux besoins de toute la population.

 

Monsieur madame Tout-le-monde prend le bus 

 
Au niveau des transports, monsieur madame Tout-le-monde du Nicaragua est plus écolo que l’Occidental moyen.
 
Parce qu’il n’a pas d’autre choix abordable en transport que l’interlocal (minibus entre villes), l’urbano (bus dans une ville) ou l’expresso (bus direct entre deux villes).
 
Comme l’industrie de la voiture n’y est pas aussi développée que dans les pays riches et que le système de transport collectif a été mis en place pour combler ce besoin de mobilité, on ne retrouve que 144 véhicules sur 1000 habitants.
 
C’est l’inverse chez nous: monsieur madame Tout-le-monde n’a pas d’autre choix que de prendre sa voiture dans la campagne de l’Estrie…
 
Il n’y pas de bus qui passe toutes les heures dans son village pour aller bosser. Pour 1000 habitants du Canada, on a donc cinq fois plus de véhicules avec 730 véhicules.

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En réalité, au-delà des apparences chaotiques, le système de bus au Nicaragua (du moins des régions de l'ouest et du nord du pays), était très bien organisé. J’ai pris le bus environ une bonne quinzaine de fois, et le chauffeur était toujours à l’heure.  
 
Et c’est logique, compte tenu du fait que les gens dépendent de ce système pour se déplacer. 
 
Aucun système de transport n’est parfait, mais on connaît bien les avantages d’une utilisation démocratisée de l’autobus dans les régions et zones urbaines, périurbaines et rurales: empreinte écologique réduite, dont les émissions de gaz à effet de serre; trafic routier réduit; économies importantes chez les ménages qui seront moins vulnérables au prix du carburant, etc.
 
Dans ce pays de 6,6 millions d’habitants, on retrouve aussi une utilisation généralisée du taxi, abordable pour les locaux, pour ceux qui ne sont pas dans la possibilité d’attendre le bus. Un autre système de partage de ressources, surtout qu’un peu partout en Amérique latine, des gens qui ne se connaissent même pas n’hésitent pas à partager un taxi. 

 

Monsieur madame Tout-le-monde fait ses courses au marché 

 
Les marchés municipaux sont les cœurs des villes et villages du Nicaragua qui servent la majorité d’habitants vivant à proximité. 
 
Dans les six marchés que j’ai explorés, on retrouvait une grande diversité de produits essentiels: aliments (céréales, produits laitiers, poissons, viandes, épicerie…), artisanat et produits manufacturés (vêtements, cuirs, chaussures…), quincaillerie (pièces détachées, plomberie, menuiserie…), médicaments, etc.
 
Mais aussi des services: laveries, ateliers de réparation pour l’électronique et autre système technique, coiffeurs, points de restauration, terminaux de bus, zones de collecte de déchets, etc…
 
Quand monsieur madame Tout-le-monde fait ses courses au marché, il est assez écolo car les produits alimentaires viennent surtout de familles locales de la région qui pratiquent généralement l’agroécologie.
 
Selon une étude sur les marchés locaux du Nicaragua, les producteurs du petit marché d’Estelí que j’ai exploré viennent de Condega et Palacagüina, deux villages à 50 kilomètres de la ville. 
 
C’est un modèle très différent de notre chaîne d’approvisionnement alimentaire au Canada qui est marquée par une forte déterritorialisation de l’alimentation.  
 
Par exemple, en 2005, selon un autre rapport, dans la région de Waterloo en Ontario, les 58 aliments les plus consommés avaient parcouru en moyenne 4 497 km pour arriver dans cette région. 
 
Soit environ 90 fois plus que la distance parcourue entre le marché d’Estelí et l’assiette d’un habitant d’Estelí. 
 

Comprendre l’écologie de la contrainte

 
Qu’on aime les transports collectifs, les marchés et les habits de seconde main ou pas, ce mode de vie du Nicaragua est réellement plus sobre en énergie et ressources que celui en vogue dans les pays de l’OCDE. 
 
L’empreinte écologique d’un Nicaraguayen est de 1,74 hectare alors que le niveau de biocapacité par habitant dans le monde est de 1,5 hectare. Chaque habitant rejette 0,8 tonne de CO2 chaque année. 
 

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Pour les pays de l’OCDE, comparant la même biocapacité, on parle d’une empreinte écologique en moyenne de 5,65 hectares, soit 3 fois plus que le Nicaraguayen. Un habitant en moyenne dans ces pays rejette 8,5 tonnes de CO2 chaque année, soit près de 11 fois plus que le Nicaraguayen. 
 
Cette empreinte écologique du Nicaragua dans un monde en déficit écologique n’est pas dû à une conscience écologique généralisée. 
 
Mais parce que le niveau de développement du pays ne permet pas aux citoyens lambda d’acheter des habits à H&M, d’acheter une voiture abordable et d’acheter du poulet venant des États-Unis. 

 

Un appel à la réflexion citoyenne

 

Le Nicaragua est très loin d’être parfait et son gouvernement de forte tendance dictatoriale détruit toute marge de possible démocratie dans le pays. Le nombre de Nicaraguayens prenant la route de l’exil pour tenter d’échapper à une région marquée par la violence atteint des sommets.
 
Mon but n’est pas d’inciter le Canada à devenir le Nicaragua de l’Amérique du Nord, de prendre un chemin autoritaire et de prôner le retour obligatoire du lavoir. Bien au contraire. 
 
Mon but est plutôt d’inviter à regarder plus loin, à observer et à nous inspirer de valeurs et d’idées d’ailleurs incitant à manger, à bouger, à se vêtir et à travailler dans une culture plus sobre respectant les limites de notre planète et de son climat. 
 
Tout en ayant en ligne de mire l’épanouissement et le bonheur des peuples québécois et canadien. 
 
Nous  méritons la liberté et le droit d’opter pour un transport collectif accessible pour tous et de manger local et à bas coût grâce à une politique agroécologique commune. De même, nous devrions pouvoir nous habiller pour moins cher et plus durablement. 
 
Les défis climatiques et énergétiques auxquels nous sommes confrontés nous doivent nous motiver à opter en toute conscience pour la liberté de vivre sur une planète habitable. 
 
Pour éviter le piège de cette écologie de la contrainte qui ne pourrait arriver en Occident qu’avec un pouvoir autoritaire, nous devons désirer et mener cette transition écologique démocratiquement vers une société sobre qui répond aux besoins de tous.