L’islamophobie, un concept fourre-tout et tendancieux

Des militantes de la Pakistan Markazi Muslim League participent à un rassemblement de protestation à Lahore, le 29 janvier 2023, contre l'incendie d’un Coran en Suède. Photo: Arif ALI/AFP.

Samedi le 4 février 2023, à 11:10

Le concept d’islamophobie n’est pas un outil pour mieux comprendre le monde ou pour favoriser le vivre-ensemble, mais une arme destinée à discréditer toute critique de l’islam comme système de croyances.

 

Comme il fallait s’y attendre, la nomination de la militante Amira Elghawaby au poste de conseillère spéciale de Justin Trudeau dans la lutte à l'islamophobie a engendré une foire d’empoigne.

 

Il faut dire que le fait de nommer une personne dont la carrière a pour l’essentiel consisté à travailler dans des associations de défense des droits de la personne et des libertés civiles auprès des communautés issues de la diversité, et qui a en outre manifesté sa haine des Québécois francophones à plusieurs reprises, n’était pas l’idée du siècle.

 

Mais la personnalité clivante de madame Elghawaby a occulté le fait qu’elle a été nommée «représentante spéciale pour combattre l’islamophobie». À ce titre, elle conseillera notamment le gouvernement Trudeau sur les moyens de lutter contre la discrimination à l’endroit de la communauté musulmane.

 

Confusion

 

Déjà, ici, il y a confusion dans l’objet de son mandat: s’agit-il de combattre l’islamophobie ou la discrimination à l’endroit de la communauté musulmane, deux phénomènes qui sont certes liés, mais qui non seulement ont des acceptions distinctes, mais relèvent aussi de réalités différentes?

 

En effet, pour ne mentionner que cette aporie, on peut tout à fait ne pas aimer l’islam et ne se livrer à aucune discrimination à l’endroit de la communauté musulmane.

 

Ainsi, pour ma part, je rejette toutes les religions, révélées ou non, et en particulier les religions du Livre (Bible ou Coran), que je considère comme de vastes superstitions largement basées sur la sexophobie et la misogynie, mais je n’ai jamais, à ma connaissance, exercé de discrimination à l’endroit des musulmans ou de membres d’autres communautés religieuses. Et je ne conçois pas mon athéisme comme islamophobe ni christianophobe.

 

Des communautés plurielles

 

L’idée même de l’existence d’une «communauté musulmane» est une absurdité, quand on pense à l’immense diversité du monde islamique, divisé entre sunnites et chiites, qui s’entredéchirent depuis treize siècles, entre croyants de diverses régions et de coutumes variées (Arabie, Afrique du Nord, Proche-Orient, monde turc, Iran, Indonésie, Pakistan, Chine, etc.), et même entre croyants et non pratiquants (puisque le Coran prohibe l’apostasie).

 

On reconnaîtra volontiers qu’il existe en Occident à la fois un fond raciste et discriminatoire, qui vise les musulmans en général, ainsi qu’une forme de xénophobie qui a pour objet les gens qui pratiquent l’islam, perçu comme un élément étranger et perturbant (rites, accessoires vestimentaires, misogynie, prosélytisme, etc.).

 

Ces comportements doivent certes être dénoncés, mais il est très douteux que la bonne personne pour le faire soit une activiste. 

 

Et il est encore plus improbable que le fait de rassembler sous le concept d’islamophobie toutes les formes de haine, de suspicion ou de critique visant l’islam ou les musulmans soit une approche porteuse.

 

Par exemple, cherchera-t-on à rééduquer, pour cause d’islamophobie:

 

Les gens qui détestent les musulmans qu’ils considèrent comme une catégorie ethnique globale inférieure ou dangereuse?

 

Les personnes qui se prononcent contre l’excision du clitoris et celles qui dénoncent la discrimination faite aux femmes dans certains pays musulmans (voir l’exemple de Iran)?

 

Celles qui combattent le fléau de l’islamisme?

 

Celles qui se méfient des musulmans sans toutefois les haïr ou les stigmatiser?

 

Celles qui pratiquent à leur endroit diverses formes de discrimination?

 

Enfin, celles qui critiquent les dogmes religieux ou sont heurtées par toutes les formes d’exhibition religieuse?

 

En fait, chacune des positions ci-dessus pourrait être qualifiée d’islamophobe selon l’interlocuteur auquel on a affaire. Quel fouillis!

 

L’émotion avant la raison

 

Si le passé est garant de l’avenir, il est à craindre que madame Elghawaby n’adopte une définition à la fois stricte et englobante du concept d’islamophobie, ce qui fermera la porte à la possibilité qu’elle joue un rôle de conciliatrice entre les communautés.

 

Pire, nous aurons droit à un combat contre l’islamophobie à la sauce woke, c’est-à-dire fondée sur le ressenti, comme elle l’a elle-même avoué en affirmant que son rôle sera «d’essayer d’exprimer la peine que les minorités religieuses ressentent».

 

Une arme théologico-politique

 

En fait, le concept d’islamophobie, dans l’acception que lui donnent les militants «anti-racistes», n’est pas un outil pour mieux comprendre le monde ou pour favoriser l’entente entre les membres des diverses confessions ou communautés, mais une arme destinée à discréditer toute critique, même fondée, envers l’islam sous toutes ses formes et même dans toutes ses dérives (cf. Afghanistan, Iran, Arabie saoudite).

 

À ce sujet: «Depuis 2015, le gouvernement Trudeau est complice de l’islamisme»

 

Cela en vertu du dogme érigé par son fondateur au VIIe siècle, selon lequel il est immuable de toute éternité, car fondé sur un livre saint, le Coran, qui serait la retranscription intégrale de la parole divine transmise par son messager, Mahomet. Dogme qui constitue le socle du combat des fondamentalistes.

 

Comment peut-on fonder le mandat de la représentante de M. Trudeau sur un concept aussi fumeux que celui d’islamophobie?

 

Le premier ministre peut bien affirmer que son mandat sera de «bâtir des ponts» et de «rassembler», mais cela est rigoureusement impossible quand l’objet même de ce concept est de verrouiller toute critique, même légitime, envers l’islam ou ses manifestations.