Le français écrit toujours plus mal maîtrisé: à qui la fôte?

Le membre de l'Académie française Etienne Ghys prononce un discours lors de la cérémonie d'ouverture annuelle à l'Institut de France à Paris, le 25 octobre 2022. Photo: Ludovic MARIN/AFP.

Jeudi le 15 décembre 2022, à 12:30

Le nivellement par le bas et le caractère élitiste de la langue française pourraient expliquer pourquoi sa qualité à l'écrit décline de jour en jour, en particulier chez les jeunes. 

 

Il y a quelques jours, une journaliste du Journal de Montréal rendait public un sondage réalisé en 2021 auprès d’environ 30 000 cégépiens dans le cadre de l’Enquête sur la réussite à l’enseignement collégial.

 

On y apprenait que 57% des étudiants de cégep considèrent qu’ils ont besoin d’aide pour rédiger des textes (30% moyennement et 27% grandement). On a aussi pu y voir des exemples de fautes commises par des cégépiens dont le niveau en français équivaut au début du secondaire.

 

Expérience professionnelle 

 

Plusieurs ont poussé des cris d’orfraie et ont réclamé des mesures pour redresser la situation. J’en suis. Or, le problème de la faible maîtrise du français au cégep n’est pas nouveau: je le sais pour y avoir enseigné l’histoire entre 1977 et 2016. On peut par contre supposer qu’il s’est aggravé ces dernières années.

 

Quand je corrigeais les travaux et les examens de mes étudiants au cégep, je me faisais un devoir de souligner leurs fautes (d’orthographe, de grammaire et de syntaxe) et d’appliquer le barème de pénalisation en vigueur.

 

Pensez-vous que mes étudiants me remerciaient de les aider ainsi à améliorer leur maîtrise du français écrit? Que non! L’opinion quasi unanime dans mes classes était que j’étais «trop sévère en français».

 

Beaucoup d’étudiants me disaient même, en public comme en privé, qu’ils «faisaient moins de fautes avec les autres professeurs, sauf exception (comprendre «sauf avec un autre monomaniaque comme vous»).

 

J’étais bien conscient que ce type de critique fait partie du coffre à excuses des étudiants et que les exceptions (les profs rigoureux et compétents en français) étaient plus nombreux qu’ils ne le laissaient entendre dans leurs jérémiades.

 

Je leur répondais que leur assertion n’avait pas de sens: comment en effet leur niveau de maîtrise du français aurait-il pu varier d’un cours à l’autre pendant une même session?

 

Je leur expliquais ensuite qu’on ne peut pas être plus ou moins «sévère» dans la correction du français écrit puisqu’une faute est un fait objectif et vérifiable.

 

La médiocrité au service du système

 

La raison pour laquelle ils perdaient moins de points avec certains autres enseignants pouvait se décliner en deux explications: soit la compétence de certains profs en français n’était pas suffisante, de sorte qu’ils ne voyaient pas toutes les fautes; soit certains autres préféraient ne pas toutes les sanctionner pour rehausser ainsi la moyenne de leurs classes.

 

La faible compétence en français des futurs enseignants est de notoriété publique et elle a été maintes fois révélée par la publicisation des difficultés qu’éprouvent un grand nombre d’entre eux à réussir le fameux examen (TECFÉE) qui donne accès à la profession, certains d’entre eux devant s’y reprendre jusqu’à quatre fois, et la moitié d’entre eux échouant à la première tentative.

 

On peut supposer qu’un étudiant qui ne maîtrise pas le français à l’université ne deviendra pas un Bossuet une fois fermée la porte de sa classe.

 

De plus, ayant eu une vingtaine de stagiaires pendant mes années d’enseignement, j’ai pu constater les lacunes en français de plusieurs d’entre eux.

 

Quant à ceux qui ignorent les fautes pour favoriser la réussite, ils sont victimes jusqu’à un certain point des politiques mises en place par un certain François Legault alors qu’il était ministre de l’Éducation (1998-2002).

 

Je pense ici notamment aux «plans d’aide à la réussite», implantés sous sa direction dans les cégeps en l’an 2000, qui font reposer la réussite des cégépiens sur les épaules des enseignants.

 

Du coup, et c’est encore cette vision qui domine, les enseignants n’avaient plus comme mission de former leurs étudiants, mais de les faire réussir. Dans l’esprit des dirigeants, la formation devait faire place à une opération comptable.

 

On devine que les enseignants médiocres (qui ont toujours compris que le meilleur moyen de sauver leurs fesses était de minimiser le nombre d’échecs dans leurs classes) ont appliqué cette politique avec enthousiasme, puisque la compétence a dès lors commencé à être évaluée en fonction des taux de réussite.

 

La myopie dans la correction du français devenait un des moyens de hausser ces derniers. Une forme de compétition oiseuse mais officieuse entre les enseignants, en vertu de laquelle les profs qui avaient les meilleurs taux de réussite étaient les parangons de la profession, s’est même développée. Sans compter qu’un enseignant dont les taux de réussite sont élevés est rarement l’objet de plaintes.

 

C’est ce même ministre qui a aboli le redoublement au primaire, pour des raisons cette fois clairement comptables.

 

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Cela dit, le problème de la faible maîtrise du français écrit demeure entier, et il est bien difficile d’imaginer une solution à l’ère des textos et des enfants rois. Ce constat tristounet ne doit toutefois pas nous empêcher de réfléchir pour trouver des moyens d’y remédier.

 

Pendant longtemps, j’ai maintenu une position orthodoxe et rigide sur la maîtrise du français écrit, selon laquelle le français étant ce qu’il est, avec ses nombreuses difficultés, la responsabilité de l’améliorer repose sur les étudiants, assistés bien sûr de leurs enseignants et de leurs parents. Un peu comme la natation ou la musique.

 

Puis, j’ai connu une épiphanie linguistique, causée par deux phénomènes contemporains qui ont changé mes perceptions: je suis devenu grand-père et je me suis mis à suivre des cours d’espagnol (que je baragouinais jusque-là) avec sérieux.

 

La leçon de l’espagnol

 

En suivant les études de mes petits-enfants, en supervisant parfois leurs travaux et en discutant avec eux de leur parcours scolaire, je me suis rendu compte d’un phénomène qui ne m’avait jamais frappé auparavant: la complexité du français écrit, avec ses nombreuses règles et ses non moins nombreuses exceptions, son orthographe fantaisiste et sa grammaire torturée, constitue un obstacle à l’apprentissage.

 

En d’autres termes, le temps que requiert la maîtrise des nombreuses fioritures du français est mal utilisé, quasi gaspillé. Sans compter qu’il rebute la majorité des élèves, sauf quelques exceptions dont je faisais partie.

 

Cette prise de conscience a été renforcée quand je me suis mis à l’étude de l’espagnol de manière plus systématique. J’ai alors découvert une langue qui s’écrit comme elle se prononce et où les règles de grammaire sont réduites au nécessaire.

 

Dans la langue de Cervantès, il n’y a pas de prophètes ni d’oignons, et les lettres (comme le s, par exemple) se prononcent toujours de la même façon. La biblioteca y remplace aisément notre bibliothèque et la farmacia notre pharmacie.

 

De plus, la règle de l’accord du participe passé, qui donne tant de fil à retordre à ceux qui apprennent le français (y compris les immigrants), n’y existe pas, sauf dans la forme passive, très rare.

 

Pour décliner un verbe au passé composé, on utilise seulement le verbe haber (qui signifie aussi bien j’ai que je suis, selon le contexte) et le participe: he tomado (j’ai pris) et he caido (je suis tombé-e). Et le participe du verbe ne s’accorde pas, au grand soulagement des apprenants.

 

La simplification de la langue espagnole n’a en rien altéré sa beauté et elle contient encore suffisamment de règles (genre, nombre, déclinaison des verbes, etc.) pour bien nourrir les professeurs de langue.

 

Mais les règles absconses ont pour la plupart été éradiquées et les exceptions y sont rares, sauf dans la déclinaison des verbes, en particulier les irréguliers, qui recèlent encore leur lot de difficultés et de pièges. Mais elle a supprimé les irritants inutiles.

 

Je sais que les puristes de la langue (dont je fus) auront une pléthore de raisons à opposer à cette proposition, que je ne suis d’ailleurs pas le premier à mettre de l’avant.

 

Une langue élitiste

 

Mais il faut savoir que le français que nous écrivons actuellement (pas le pidgin des textos, bien sûr) a été codifié au XVIIe siècle par les «Immortels » (qui nous sont tous inconnus) de l’Académie française, avec pour objectifs de rendre son apprentissage plus difficile pour le commun des mortels et de fournir ainsi aux membres de l’élite un autre moyen (outre les titres, le pouvoir et l’argent) d’établir et de maintenir leur supériorité.

 

Les artifices de la langue française, dont certains s’enorgueillissent, ne sont au fond que des marqueurs de l’appartenance de classe.

 

La simplification du français écrit ne suffira pas à régler les problèmes d’apprentissage du français. En fait, c’est d’un véritable chantier dont le Québec a besoin pour le revaloriser et améliorer la qualité de l’écrit. Mais cette réforme me semble faire partie des incontournables.