Alors que certains sondages ouvrent la voie à une majorité péquiste, le scénario d’un gouvernement minoritaire reste probable. Le politologue Louis Massicotte en pèse les avantages et les inconvénients.
La multiplication des partis politiques pourrait-elle faire des gouvernements minoritaires la nouvelle norme au Québec? Si cette situation demeure exceptionnelle dans l’histoire de la Belle Province, les expériences de Jean Charest et de Pauline Marois montrent qu’elle peut déboucher sur des issues très différentes.
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Pour comprendre les compromis et les rapports de force qu’impose un tel scénario, Libre Média s’est entretenu avec Louis Massicotte, professeur à la retraite de science politique à l’Université Laval et spécialiste du système parlementaire britannique.
Simon Leduc: Les gouvernements minoritaires deviendront-ils la norme au Québec?
Louis Massicotte: «Il y a de bonnes chances. À moins d’un changement radical, nous sommes maintenant dans un multipartisme bien établi.
Dans les années 1980, il y avait essentiellement deux partis à l’Assemblée nationale: les libéraux et le Parti québécois. L’ADQ est ensuite apparue, suivie de Québec solidaire, puis du Parti conservateur du Québec, qui n’a pas obtenu de siège en 2022 malgré un vote important.
On se retrouve maintenant avec cinq partis qui semblent avoir une implantation durable.»
Le Québec est-il particulièrement fragmenté?
Louis Massicotte: «Si on compare les résultats des dernières élections provinciales, le Québec est la scène politique la plus fragmentée du Canada.
Dans plusieurs provinces, deux partis dominent largement. En Alberta ou en Saskatchewan, par exemple, le parti au pouvoir peut obtenir autour de 50% du vote. Au Québec, les appuis sont beaucoup plus dispersés.
Les coalitions ont tendance à durer plus longtemps que les gouvernements minoritaires.
À l'échelle mondiale, cette fragmentation n’est pas unique au Québec. En Belgique, par exemple, un parti obtenait 50% des voix en 1950. Aujourd’hui, le parti arrivé en tête aux élections fédérales belges récolte à peine une fraction de ce résultat.»
Les gouvernements minoritaires sont-ils fréquents dans l’histoire du Québec?
Louis Massicotte: «Pas du tout. C’est même exceptionnel. Il n’y a eu que trois véritables situations minoritaires: en 1878, en 2007 et en 2012.
En 2007, Jean Charest a remporté 48 sièges contre 41 pour l’ADQ de Mario Dumont. Il a donc dû gouverner sans majorité. Alors, on peut dire que le Québec a presque toujours été gouverné par des gouvernements majoritaires.»
Comment le gouvernement minoritaire de Jean Charest s’est-il démarqué?
Louis Massicotte: «Il a très bien compris qu’il était minoritaire et qu’il devait éviter de gouverner comme s’il avait une majorité.
Jean Charest a cherché des compromis avec les partis d’opposition, notamment sur certains dossiers importants. Il a également profité des divisions entre le PQ et l’ADQ.
Pendant que ses adversaires s’affaiblissaient, Charest a conservé les leviers essentiels du pouvoir. Il a finalement attendu le moment favorable pour déclencher une élection et obtenir une majorité.
Je l’avais trouvé peu impressionnant durant son premier mandat. Mais dans cette situation-là, je l’ai trouvé très efficace.»
Pourquoi Pauline Marois n’a-t-elle pas réussi, comme Jean Charest, à obtenir une majorité lors de l’élection de 2014?
Louis Massicotte: «Elle a été élue de justesse, avec environ 32% des voix, et on s’attendait à ce qu’elle finisse par déclencher une élection pour obtenir une majorité. Mais plusieurs décisions ont plutôt affaibli le gouvernement péquiste.
La Charte des valeurs n’a pas suscité l’enthousiasme attendu. Puis la candidature de Pierre Karl Péladeau a complètement changé la dynamique de la campagne.
La candidature de M. Péladeau a été une erreur monumentale pour le PQ. Tout le monde s’est demandé quelle autorité Pauline Marois pourrait réellement exercer sur un homme aussi riche et puissant que M. Péladeau.
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Surtout, ce dernier a rapidement affirmé qu’il voulait faire du Québec un pays, alors que la première ministre avait promis de ne pas tenir de référendum "tant que les Québécois ne seraient pas prêts".
À partir de ce moment, j’ai rarement vu un événement influencer une campagne électorale aussi fortement. Les sondages ont rapidement montré que le PQ reculait et les libéraux ont finalement repris le pouvoir lors des élections d’avril 2014.»
Pourquoi les gouvernements de coalition sont-ils si rares au Canada?
Louis Massicotte: «Ce n’est tout simplement pas dans la culture politique canadienne.
Il y a pourtant eu plusieurs occasions où cela aurait pu se produire. En 1921, le premier ministre Mackenzie King avait proposé une coalition au Parti progressiste, mais celui-ci avait refusé.
En 1980, Pierre Trudeau avait également proposé au NPD d’Ed Broadbent de former un gouvernement de coalition, mais le chef du NPD avait décliné l’offre.
Il y a eu la tentative de gouvernement de coalition en 2008 entre le PLC et le NPD. Stephen Harper dirigeait alors un gouvernement minoritaire. Après avoir proposé d’abolir les subventions publiques aux partis politiques, il s’est retrouvé face à une opposition furieuse.
Stéphane Dion, alors chef libéral, a proposé au NPD de former une coalition. Le Bloc québécois devait également lui apporter son soutien.
Mais Harper a réagi rapidement. Il a demandé la prorogation du Parlement et a dénoncé la coalition comme une tentative de renverser le verdict des électeurs. La coalition s’est finalement désagrégée sous le poids de ses propres contradictions.»
L’entente entre les libéraux et le NPD de 2022 était-elle une coalition?
Louis Massicotte: «Il s’agissait plutôt d’un accord de soutien sans participation. Le NPD acceptait de soutenir le gouvernement de Justin Trudeau sur certaines questions en échange d’avancées sur des politiques qui lui tenaient à cœur.
Cet accord de soutien n’a pas été positif pour le NPD et cela a mené à l’échec historique de ce dernier lors des élections d’avril 2025. Il n’est même plus un parti politique reconnu à la Chambre des communes.»
Le Québec a relativement peu connu les gouvernements minoritaires. Est-ce différent ailleurs au Canada?
Louis Massicotte: «Plusieurs provinces ont connu des gouvernements minoritaires ou des coalitions. L’Ontario, par exemple, a connu une coalition entre les United Farmers of Ontario et le Parti ouvrier de 1919 à 1923. Le parti des agriculteurs n’avait pas obtenu de majorité. Il a donc gouverné en coalition avec le Parti ouvrier.
En Saskatchewan, une coalition appelée Gouvernement coopératif, regroupant le Parti conservateur et des députés progressistes et indépendants, a gouverné de 1929 à 1934. La Colombie-Britannique a également connu des situations semblables.
L’histoire montre d’ailleurs que les coalitions ont tendance à durer plus longtemps que les gouvernements minoritaires. Les partis qui les composent savent qu’ils doivent rester unis pour conserver le pouvoir.»
Pourquoi un gouvernement minoritaire est-il généralement plus fragile?
Louis Massicotte: «Chaque parti agit davantage pour ses propres intérêts. Un gouvernement minoritaire doit constamment surveiller les autres formations politiques et éviter d’être renversé. Il doit aussi choisir le bon moment pour déclencher une élection et tenter d’obtenir une majorité.
Cela peut cependant avoir un avantage: les partis d’opposition disposent d’une plus grande influence sur les décisions gouvernementales.»
Est-ce qu’un gouvernement majoritaire permet de prendre des décisions plus rapidement?
Louis Massicotte: «C’est effectivement le cas. Le premier avantage est évident: le résultat de l’élection est clair et le gouvernement peut rapidement s’installer. Ensuite, un premier ministre majoritaire dispose d’une grande liberté d’action. Les décisions peuvent donc être prises rapidement.
Mais cette force peut aussi devenir une faiblesse. Un gouvernement majoritaire peut être accusé d’arrogance ou de gouverner sans suffisamment consulter les autres partis, voire ses propres députés.
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En revanche, les gouvernements de coalition prennent du temps à se former. En Europe, les négociations peuvent prendre plusieurs mois. En Allemagne, par exemple, il est déjà arrivé qu’il faille attendre des mois avant qu’un accord de gouvernement soit conclu.
Pendant ce temps, le gouvernement sortant demeure en fonction et s’occupe des affaires courantes, mais il y a une forme de temps d’arrêt politique. Plus il y a de partis autour de la table, plus les négociations deviennent complexes.»
Est-ce que le Québec pourrait connaître une situation de coalition après l’élection?
Louis Massicotte: «C’est possible, mais je serais surpris que cela se produise. Une coalition à deux partis est déjà complexe. À trois ou quatre partis, cela devient beaucoup plus difficile à gérer.
Si aucun parti n’obtient la majorité, le chef du parti ayant le plus de députés deviendra normalement premier ministre, à condition de pouvoir conserver la confiance de l’Assemblée nationale. Il devra alors chercher des appuis auprès des autres formations politiques.»
Quels partis pourraient jouer ce rôle de faiseur de rois?
Louis Massicotte: «C’est très difficile à prévoir. Si le Parti québécois arrivait en tête sans obtenir la majorité, il pourrait devoir chercher l’appui d’un autre parti, la CAQ, QS ou le Parti conservateur. Tout dépendrait de la composition exacte de l’Assemblée nationale.
On peut donc spéculer énormément, mais il faudra attendre le résultat du scrutin.»
Alors, dans le contexte actuel, vaut-il mieux souhaiter une majorité?
Louis Massicotte: «Il y a deux écoles de pensée qui s’affrontent dans ce cas. Un gouvernement majoritaire apporte de la stabilité, permet de prendre des décisions rapidement et donne un résultat électoral clair. Un gouvernement minoritaire oblige toutefois le premier ministre à composer davantage avec les autres partis.
Dans un contexte où l’électorat est de plus en plus fragmenté, les gouvernements minoritaires pourraient devenir plus fréquents. C’est une tendance que l’on observe déjà dans plusieurs démocraties occidentales.»












