Malgré plus d’un siècle de domination américaine, l’identité portoricaine reste profondément vivante et enracinée. Portrait d’une île qui voit décliner sa population et son autonomie.
Porto Rico appartient aux États-Unis depuis 1898, sans pour autant s’être fondu dans la nation américaine ni avoir adopté son way of life.
Plus d’un siècle après l’invasion de l’île caribéenne par les gringos, dans le cadre de la guerre hispano-américaine, les Portoricains continuent de parler espagnol, de célébrer leur culture et de se représenter comme un peuple distinct.
Carte des Antilles lors de la guerre hispano-américaine de 1898.
La ténacité de l’identité portoricaine ne se traduit toutefois pas encore par un appui majoritaire à l’indépendance. C’est le paradoxe décrit par José Javier Colón Morera, professeur de science politique à l’Université de Porto Rico, à Río Piedras. Selon lui, il faut distinguer le «nationalisme culturel», presque généralisé, du «nationalisme politique», encore minoritaire malgré sa progression récente.
Une nation bien vivante
Dans les compétitions internationales, les habitants soutiennent leurs propres représentants plutôt que ceux des États-Unis. La victoire de l’équipe portoricaine de basketball contre les Américains aux Jeux olympiques d’Athènes, en 2004, reste d’ailleurs profondément ancrée dans la mémoire collective.
Cette identité traverse également la gastronomie, les fêtes populaires et la musique. La plena et la bomba, deux genres musicaux afro-portoricains, en constituent des expressions emblématiques. «Cette culture plonge ses racines dans la rébellion des esclaves amenés dans les Caraïbes, qui ont développé leurs propres danses, religions et moyens de résistance», explique José Javier Colón Morera.
Chassés de leur propre île
Le succès retentissant de Bad Bunny participe également à cette résilience identitaire. Dans plusieurs chansons, notamment El Apagón et Lo que le pasó a Hawaii, le chanteur dénonce la spéculation immobilière, la gentrification et les avantages fiscaux attirant de riches Américains.
L’artiste a même porté ce message sur la scène du Super Bowl, en février 2026, où sa prestation a largement célébré l’identité portoricaine et mis en scène les bouleversements vécus par l’île.
Bad Bunny se produit au stade Hiram-Bithorn, à San Juan, lors du spectacle final de sa tournée DeBÍ TiRAR MáS FOToS, le 23 août 2026. Photo: Gladys VEGA pour l’AFP.
En résidant à Porto Rico au moins la moitié de l’année, certains contribuables fortunés peuvent réduire considérablement leur facture fiscale fédérale.
«Une nouvelle vague d’Américains est arrivée pour profiter de ces avantages fiscaux. Dans certaines régions, surtout les zones touristiques et côtières, cela a fait considérablement augmenter le prix des logements, qui sont de plus en plus utilisés comme instruments de spéculation», déplore le professeur.
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Le phénomène nourrit chez les Portoricains l’impression d’être progressivement expulsés de chez eux – un sentiment de dépossession.
Porto Rico traverse une grave crise démographique, aggravée par l’ouragan Maria de 2017, qui a provoqué une importante vague de départs. Le contraste est frappant: l’île perd massivement ses habitants tout en attirant de nouveaux résidents américains, dont le nombre demeure malgré tout insuffisant pour combler le déficit démographique.
Depuis le début du siècle, l’île a perdu plus de 600 000 habitants: sa population est passée d’environ 3,8 millions en 2000 à moins de 3,2 millions en 2025. «Il s’agit de l’une des pertes démographiques les plus importantes du continent américain en proportion de la population», souligne le politologue.
L’indépendance progresse
Sur le plan politique, le mouvement indépendantiste demeure minoritaire, mais il progresse. Lors du plébiscite de 2024 – un référendum consultatif sur le statut politique de l’île –, 58,6 % des suffrages valides ont favorisé l’intégration de Porto Rico comme État américain, contre 29,6% pour la souveraineté en «libre association», et 11,8 % pour l’indépendance complète.
«Si l’on additionne l’indépendance et la libre association, qui sont deux formes de souveraineté politique, on arrive assez près du nombre de voix obtenu par les partisans de l’estadidad, soit l’admission de Porto Rico comme État américain», fait valoir José Javier Colón Morera.
«Il y a eu une augmentation assez importante du vote en faveur de l’indépendance. Il s’agit de son résultat le plus élevé depuis plusieurs décennies. On pourrait donc parler d’un mouvement en progression», ajoute notre invité.
Il invite néanmoins à interpréter ces chiffres avec prudence. Organisé en même temps que les élections générales, le plébiscite aurait surtout servi à mobiliser l’électorat du Nouveau Parti progressiste, favorable à l’intégration de Porto Rico aux États-Unis.
«Si je vous disais qu’il s’agissait d’une consultation au cours de laquelle les avantages et inconvénients de chaque option ont été étudiés en profondeur, de manière claire et avec une véritable campagne d’information, je vous mentirais», tranche le professeur.
Washington ferme la porte à clé
Le vote n’engageait d’ailleurs aucunement Washington. «Ce plébiscite n’impose absolument aucune obligation au Congrès. En réalité, le Congrès américain a complètement ignoré ses résultats: il n’y a même pas eu d’audiences publiques à ce sujet», constate José Javier Colón Morera.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a encore éloigné la perspective d’une admission à part entière de Porto Rico comme État américain. Plusieurs dirigeants républicains considèrent en effet l’estadidad comme une stratégie démocrate visant à faire entrer au Congrès de nouveaux élus progressistes.
«Le Parti républicain a progressivement durci sa position. À l’heure actuelle, il n’existe aucun mouvement sur la question du statut», résume l'universitaire.
Dans l’île, l’émergence du Parti indépendantiste portoricain (PIP) bouscule néanmoins le bipartisme traditionnel. À l’élection de 2024, son candidat Juan Dalmau, soutenu par une alliance avec le Mouvement de la victoire citoyenne, a terminé deuxième devant le candidat du Parti populaire démocratique. Une première depuis l’établissement du bipartisme moderne en 1948.
Juan Dalmau, candidat du Parti indépendantiste portoricain à l’élection au poste de gouverneur, réagit aux résultats du scrutin à San Juan, le 5 novembre 2024. Photo: Jaydee LEE SERANO pour l’AFP.
Dalmau a également séduit au-delà des seuls indépendantistes en dénonçant la corruption, en proposant un nouveau modèle de développement économique et en appelant à une réforme des institutions. Sa percée montre ainsi que l’indépendantisme n’est plus confiné aux marges de la vie politique.
Une autonomie réduite au minimum
La marge de manœuvre de Porto Rico demeure étroite. Adoptée par le Congrès américain en 2016 après la crise de la dette, la loi PROMESA a créé un mécanisme de restructuration des dettes de l’île et placé ses finances sous la surveillance d’une commission fédérale dotée de vastes pouvoirs budgétaires.
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«Porto Rico est maintenant régi par une commission de contrôle fiscal nommée par le gouvernement fédéral. C’est elle qui contrôle tout ce qui concerne le budget de Porto Rico», explique José Javier Colón Morera.
Pour le professeur, cette tutelle a vidé de sa substance le compromis politique adopté au milieu du XXe siècle. «L’autonomie politique reconnue par les États-Unis en 1952, avec la création de l’État libre associé, a été réduite au minimum», déplore-t-il.
Une résistance «par le bas»
Malgré cette dépendance, les tentatives d’assimilation culturelle ont largement échoué. Après l’invasion américaine de 1898, les autorités avaient imposé l’anglais dans les écoles. Une puissante mobilisation populaire a cependant permis de préserver l’espagnol comme principale langue d’enseignement et de la vie quotidienne.
«Il y a eu un mouvement social très fort pour préserver l’espagnol comme langue d’enseignement. Il demeure aujourd’hui la langue principale dans les écoles publiques et celle que la population utilise le plus dans sa vie quotidienne.»
Cette résistance dépasse largement les frontières de l’île. Près de six millions de personnes d’origine portoricaine vivent aujourd’hui dans les 50 États américains et à Washington, soit presque deux fois plus que les 3,2 millions d’habitants de Porto Rico!
Dans cette vaste diaspora, les traditions et les symboles nationaux demeurent très présents. «Les plus grands drapeaux portoricains du monde ne se trouvent pas à Porto Rico, mais dans le quartier de Humboldt Park, à Chicago», souligne José Javier Colón Morera.
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Pour lui, la nation portoricaine s’est maintenue avant tout «par le bas», grâce aux classes populaires, aux artistes et aux communautés expatriées.
«Il s’agit d’une lutte culturelle et identitaire qui, à Porto Rico comme dans le reste des Caraïbes, s’est développée à partir des classes populaires. Ce sont elles qui ont insisté pour conserver des formes d’expression propres», conclut-il auprès de Libre Média.











