On s’est largement mépris sur le tireur de Montréal, Seth Hatfield. Derrière l’étiquette d’«incel», son manifeste révèle une pensée bien plus complexe, marquée surtout par une haine du «capitalisme sexuel», ce marché des relations hommes-femmes.
Au cours des dernières semaines, une bonne partie de la couverture médiatique de la tuerie commise par le jeune Albertain Seth Hatfield s'est résumée à une formule commode: un «incel» radicalisé ultra-conservateur aurait frappé à Montréal.
Certains ont rapidement évoqué les influenceurs masculinistes, la droite radicale, les réseaux sociaux ou encore la misogynie ambiante.
Pourtant, quiconque prend le temps de parcourir le manifeste de Hatfield découvre une réalité beaucoup plus complexe, et très dérangeante.
Ce texte dont la version intégrale fait plus de cent pages est d'abord un manifeste révolutionnaire. Son auteur ne se présente pas comme un militant de droite, mais comme un ennemi du capitalisme occidental.
Les références à Karl Marx, au Manifeste du Parti communiste, à la bourgeoisie, au prolétariat, à la révolution permanente et à l'abolition de la propriété privée y sont omniprésentes. Son vocabulaire est avant tout celui de l'extrême gauche révolutionnaire, pas celui du conservatisme.
Une révolution contre le «capitalisme sexuel»
Hatfield ne reproche pas aux femmes d'être responsables de tous ses malheurs. Il soutient plutôt que le capitalisme aurait détruit la monogamie en transformant les relations humaines en marché.
Selon lui, les inégalités sexuelles ne seraient qu'une conséquence des inégalités économiques. Le problème viendrait donc du système capitaliste lui-même.
Cette lecture est profondément marxiste. Là où Marx voyait une concentration de la richesse entre les mains d'une minorité, Hatfield voit une concentration des relations amoureuses et sexuelles.
Dans l’esprit du tireur, les gagnants du marché économique sont aussi les gagnants du «marché sexuel». Son projet se résume donc en une abolition radicale (et violente) des deux.
Le choix de sa cible s'inscrit dans cette logique. Il ne s'est pas rendu au Québec pour s'en prendre au hasard à des femmes. Il s'est installé à quelques pas du siège d'Aylo, propriétaire du géant controversé Pornhub, qu'il présente comme l'incarnation ultime du capitalisme marchand, de la marchandisation du corps et de la décadence occidentale.
Dans son univers idéologique, cette entreprise symbolise un système économique qu'il souhaite détruire.
Influencé par son parcours universitaire?
Hatfield étudiait la philosophie à l'Université de Lethbridge, en Alberta. Cela ne signifie évidemment pas que ses professeurs sont entièrement responsables de ses crimes.
En revanche, il est difficile d'ignorer un phénomène plus large. Les départements de sciences humaines dans les universités canadiennes et occidentales accordent une place de plus en plus centrale aux théories critiques, au marxisme classique et culturel, au postmodernisme et aux différentes déclinaisons de la pensée révolutionnaire.
L’endoctrinement (post-)communiste est d’ailleurs bien présent au sein de l’université que fréquentait le meurtrier. Et ce, même si les régimes se réclamant de cette école de pensée ont fait 100 millions de morts au XXe siècle.
L’UQÀM est une de ces universités gangrenées par le marxisme-léninisme.
Capture d'écran.
La majorité des étudiants n'en tirera jamais de conclusions violentes. Mais lorsqu'un individu psychologiquement fragile cherche une grille d'interprétation du monde, il la trouve parfois dans ces théories qui décrivent la société comme un affrontement permanent entre oppresseurs et opprimés.
La violence politique apparaît rarement spontanément. Elle prend racine dans un terreau intellectuel précis.
L’aveuglement volontaire des médias subventionnés
Il est frappant de constater que la vaste majorité des grands médias ont insisté sur l'étiquette d'«incel», alors que son manifeste développe surtout une critique obsessionnelle du capitalisme, célèbre plusieurs thèmes marxistes et appelle explicitement à une révolution violente.
Reconnaître cette dimension ne revient pas à nier sa frustration affective. Celle-ci est réelle et occupe une place importante dans ses écrits. Mais elle constitue davantage le point de départ de son raisonnement que son aboutissement.
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On aurait probablement accordé beaucoup plus d'attention à ses motivations profondes si son manifeste avait été rempli de références à Adolf Hitler, à Joseph de Maistre ou même à Friedrich Hayek.
Lorsqu'un terroriste cite abondamment Marx et Engels et reprend le vocabulaire révolutionnaire de l'extrême gauche, plusieurs semblent soudainement perdre tout intérêt pour ses influences intellectuelles.
Extension du domaine de la lutte
Cette dimension rappelle étrangement Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq. Publié en 1994, le roman décrit une société où la libéralisation sexuelle produit, comme le marché économique, des gagnants et des perdants.
Certains accumulent les partenaires pendant que d'autres sont condamnés à la solitude. Houellebecq ne célèbre pas cette évolution. Il en montre les conséquences psychologiques et sociales, jusqu'à la violence.
Plusieurs années avant que le mot «incel» n'entre dans le vocabulaire courant, il avait déjà décrit ce sentiment d'exclusion sexuelle et la tentation de transformer cette frustration en haine, voire en grille de lecture totalitaire: le marxisme sexuel.
Mais là où Hatfield est un militant extrémiste, Houellebecq demeure écrivain. Il décrit une société sans appeler à la révolution. Il observe les fissures sans proposer la terreur comme remède.
Houellebecq le prophète?
Deux décennies plus tard, Houellebecq explorait une autre grande faille de notre civilisation avec Soumission, un roman qui aborde la question de l'islamisation de la France et, plus largement, de l'Occident.
Ironie tragique de l'histoire, Soumission est paru le jour même de l’attentat sanglant contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, dont la une mettait justement Houellebecq à l'honneur.
Là encore, beaucoup avaient balayé son œuvre comme une simple provocation. Dix ans plus tard, même ceux qui contestent ses conclusions reconnaissent qu'il avait perçu certaines tensions profondes de nos sociétés avant qu'elles ne deviennent impossibles à ignorer.
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Les grands romanciers ont parfois cette capacité de voir émerger des phénomènes que les analystes, les médias et les responsables politiques préfèrent ne pas voir.
Encore faut-il accepter de regarder la réalité en face, même lorsqu'elle contredit le récit dominant et rassurant.
C'est précisément ce qui manque aujourd'hui dans l'analyse du terroriste de Côte-des-Neiges. Il ne peut être compris uniquement comme un «incel». Son manifeste révèle un projet révolutionnaire nourri par une pensée d'extrême gauche bien structurée, par une haine obsessionnelle du capitalisme et des «dominants» et par une fascination pour la violence politique qui a été nourrie par nos institutions.
Ignorer cette dimension parce qu'elle dérange la bien-pensance ne nous aidera pas à comprendre ce qui s'est réellement passé. La première étape pour combattre un cancer idéologique consiste à avoir le courage de le nommer.













