Dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis, le gouvernement de Mark Carney semble vouloir revoir en profondeur la stratégie énergétique canadienne.
Longtemps dépendant du marché américain pour l’exportation de son pétrole et de son gaz naturel, le Canada cherche désormais à diversifier ses débouchés, notamment vers l’Asie, tout en soutenant de nouveaux projets d’exploitation et d’exportation de ressources naturelles.
Ce virage marque une rupture importante avec l’approche plus idéologique et réglementaire du gouvernement Trudeau à l’égard du secteur pétrolier et gazier.
Selon Yvan Cliche, fellow et spécialiste en énergie au CÉRIUM depuis 2020, ancien délégué commercial à Hydro-Québec et ex-fonctionnaire international, Ottawa tente maintenant de concilier création de richesse, souveraineté énergétique et acceptabilité sociale.
Mais les obstacles politiques, environnementaux et autochtones demeurent considérables. Entretien.
Simon Leduc: Le Canada a décidé de mettre en place une nouvelle politique énergétique. Quels sont les principaux éléments de cette politique?
Yvan Cliche: «Le virage le plus important que le Canada a pris concerne les énergies fossiles.
Le gouvernement Carney a décidé de ne pas mettre en œuvre de nouvelles réglementations visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre provenant du secteur du pétrole et du gaz naturel, qui représente environ le tiers des émissions canadiennes.
Le premier ministre Carney a clairement dit que le monde avait changé avec la guerre commerciale et tarifaire avec les États-Unis.
Pour créer de la richesse et assurer sa souveraineté énergétique, le Canada a donc décidé de favoriser l’expansion de son industrie des hydrocarbures au-delà du marché nord-américain.
Jusqu’ici, le Canada exportait surtout son pétrole et son gaz vers les États-Unis, par différents moyens de transport, notamment par pipelines. Ottawa veut maintenant trouver de nouveaux partenaires commerciaux pour son or noir.
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Il y a aussi le projet de gaz naturel liquéfié LNG Canada, qui a été mis en service l’été dernier. Dans un contexte de croissance de la demande d’énergie en Asie, le Canada a une chance de créer de la richesse et de prendre sa place dans le marché mondial des énergies fossiles.
Il faut savoir que le gouvernement Trudeau était hostile à ce secteur énergétique, avec une politique de réglementation musclée. Ottawa cherche maintenant à remplacer une relation conflictuelle avec l’industrie fossile par une approche davantage axée sur la collaboration.
Mark Carney a décidé de soutenir l’industrie des hydrocarbures. Il faut mentionner que la menace séparatiste en Alberta a aussi convaincu son gouvernement d’être plus ouvert au développement de projets liés aux énergies fossiles.
L’intention est de réduire la dépendance de cette industrie envers le marché américain en diversifiant les voies d’exportation.
Il ne faut pas non plus sous-estimer la volonté du Canada de doubler sa production d’électricité d’ici 2050. C’est un objectif très ambitieux.
Le Canada veut faire en moins de 25 ans ce qu’il a mis presque cent ans à construire. Ottawa affirme que le gaz sera aussi utilisé dans la production d’électricité.
Par contre, on tentera surtout de miser sur les énergies renouvelables.
Il y a également des enjeux d’acceptabilité sociale dans ces projets d’exploitation de ressources. Par exemple, le déploiement d’un parc d’éoliennes sur un territoire peut causer des problèmes sur le plan du paysage.
C’est un changement de direction assez spectaculaire de la part du gouvernement de Mark Carney concernant les énergies fossiles au Canada.»
Quels principaux obstacles le gouvernement Carney devra-t-il affronter pour réussir ce virage vers l’exploitation des hydrocarbures?
Yvan Cliche: «Tout d’abord, on observe déjà une certaine opposition au virage du gouvernement libéral. Par exemple, le premier ministre néo-démocrate de la Colombie-Britannique, David Eby, s’oppose à un projet de pipeline qui traverserait cette province de l’Ouest.
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Les communautés autochtones de la Colombie-Britannique sont aussi farouchement opposées à ce projet. Il y a réellement un enjeu d’acceptabilité sociale dans cette province. Le projet d’exploitation de pétrole avec l’Alberta relève de la juridiction fédérale.
D’autre part, le 1er juin, la première ministre Fréchette a rencontré Danielle Smith afin de discuter d’un projet d’exportation de gaz naturel liquéfié et de pétrole à travers le Québec.
Il faut se rappeler que le pétrole importé au Québec et en Ontario passe par le territoire américain. Cela n’a jamais vraiment posé problème.
Cependant, dans le contexte de guerre tarifaire avec l’administration Trump, on devrait peut-être mettre sur la table un projet où le pétrole canadien viendrait directement au Québec sans passer par les États-Unis.
Je pense qu’il y a un enjeu d’acceptabilité sociale au Québec concernant l’exploitation de nos ressources naturelles.
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Les partis politiques représentés à l’Assemblée nationale s’opposent au développement des énergies fossiles en territoire québécois. Donc, tout projet d’exploitation des énergies fossiles aurait peu de chances de voir le jour au Québec, en raison de l’hostilité de la classe politique actuelle, des groupes environnementaux et de peuples autochtones.
Mais pour réussir à convaincre les Premières Nations des bienfaits de projets d’exploitation d’énergies fossiles, ces dernières pourraient devenir actionnaires des projets. Ce serait une bonne mesure afin de rendre ces projets plus acceptables pour les communautés touchées.
Par exemple, dans le cas de la ligne d’exportation d’Hydro-Québec vers New York, les Mohawks sont propriétaires du segment de la ligne au Québec.
C’est une nouvelle formule qu’on utilise pour impliquer davantage les communautés et faire en sorte qu’elles deviennent actionnaires d’un projet.
Pour conclure, le Canada donnera-t-il son accord à une multitude de projets d’exploitation des hydrocarbures? Il est trop tôt pour se prononcer.»












